Une nouvelle lettre ouverte. Que de lettres! Que d'interpelations! Les armoires sont pleines, comme les coeurs des Camerounais, des thèmes de la détresse, des mots d'amour pour que la raison règne un jour sur le Cameroun. Mettre un homme en prison parce qu'il émet une remarque de désolation. Emprisonner un chef de famille, affamer ses enfants pour une remarque! Nous sommes simplement au Cameroun. Le pays de "la paix social" aux milliers de réfugiés politiques et économiques. En lisant ces mots de Puis N Njawe, les phrases de George Orwell (1984) résonnent: "La guerre c'est la paix. La liberté c'est l'esclavage. l'ignorance c'est la force." N.T

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Editorial de Pius N. Njawe

Lettre ouverte à Paul Biya



Excellence, Monsieur le président de la République,
Au moment où je retourne au Cameroun après un court séjour professionnel à l’étranger, j’apprends que Monsieur Fube Roland Fonwi Tita, professeur de l’enseignement du second degré dans le sous-système éducatif anglophone, est toujours détenu à la prison centrale de Yaoundé. J’avais en effet entendu parler de son arrestation au moment où je quittais le pays, mais j’avais classé cela dans le registre de la rumeur, tant le motif qui circule dans l’opinion est simpliste et ridicule. En réalité, je n’y ai pas cru. Mais au fur et à mesure que la date du 05 mars 2009 approche, jour prévu pour une nouvelle audience de l’affaire au tribunal de première instance de Yaoundé – centre administratif, je sens monter en moi la fièvre et ressens en même temps la tension dans le corps social, en tout cas chez ceux qui défendent les droits de l’homme. D’où l’urgence de vous écrire, Monsieur le président de la République, afin que le Cameroun et particulièrement vous-même ne ratiez pas l’occasion de passer à côté de votre propre cri.
Selon les informations en notre possession, M. Fube Roland Fonwi Tita a été arrêté à bord d’un taxi le 30 janvier dernier, alors que vous reveniez de Libreville. Le véhicule devait le conduire à Nkolmbong où l’attendaient des élèves de la Christian comprehensive high school où il enseigne. Il s’est demandé pourquoi vous ne pouviez pas prendre l’hélicoptère à partir de l’aéroport pour éviter de bloquer la ville au moment où vous passez. Un homme qui l’écoutait a obligé le taximan à les conduire à la direction nationale de la police judiciaire, à la présidence de la République, au secrétariat d’Etat à la défense, avant de le remettre entre les mains de la justice où il a été mis sous mandat de dépôt le 04 février 2009 et envoyé à la maison d’arrêt de Kondengui avec pour motif “ outrage au président de la République ” et autres. Sans assistance. Nous apprenons aussi qu’on lui a posé des questions sur un projet d’attentat contre les autorités avant de l’obliger à signer un procès-verbal indiquant, entre autres, qu’il est sans-emploi.
Si ces données sont exactes, c’est qu’il s’agit d’une violation flagrante des droits de l’homme en plein cœur de la capitale. Vous savez vous-mêmes, M. le président, que lorsque vous sortez ou entrez au Palais de l’unité, la capitale est bloquée au niveau du grand rond-point de la Poste centrale. Ce qui entraîne la paralysie des voies de circulation qui débouchent sur le centre-ville. La ville est donc divisée en deux, aucun automobiliste ne pouvant franchir la ligne de balkanisation circulatoire. Je ne connais pas de Camerounais sérieux qui ne se plaint pas – même si c’est dans son cœur – de cette situation. Car combien de fois, confrontés à la rigueur insensée de la police, beaucoup n’ont pas pu honorer leurs engagements de la journée parce que le président passe ? Imaginez donc le trou que cela creuse chez les créateurs de valeur ajoutée !

Monsieur le président de la République,
La question de votre transport par hélicoptère est une véritable préoccupation. Vous devez y songer d’urgence, sinon Kondengui pourrait se remplir de citoyens qui osent s’interroger sur votre traversée de la ville. Quand vous arriviez au pouvoir au début des années 1980, vous affirmiez, notamment le 22 mars 1985 à l’ouverture du congrès de Bamenda qui accoucha du Rdpc, qu’au “ Cameroun, il n’est plus nécessaire d’entrer au maquis, de quitter sa famille ou de prendre le chemin de l’exil pour exprimer ses opinions. ” Vous aviez à l’époque marqué un grand coup dans le cadre de ce que l’on appelait alors l’ouverture démocratique. Dans les médias, vous affirmiez que vous voudriez que l’on retienne de vous l’image de l’homme qui a apporté aux Camerounais la démocratie et la prospérité.
Oui, c’était bien dit. Bien dit parce que là, par la parole de son chef, le Cameroun ne se mettait plus en porte-à-faux avec sa loi fondamentale. En son préambule, celle-ci stipule en effet : “ Le peuple camerounais affirme son attachement aux libertés fondamentales inscrites dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Charte des Nations unies, la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples […] Nul ne peut être inquiété en raison de ses origines, de ses opinions ou croyances […] ” D’où vient-il donc qu’aujourd’hui encore on en soit à fouler aux pieds ces principes universels inscrites dans la Constitution de notre pays ?
On pourrait ici répondre, au regard de ce qui est reproché à M. Fube Roland Fonwi Tita, que le problème n’est pas le fait d’avoir exprimé des opinions. Dans le chef d’accusation, il y a un “ et autres… ” qui apparaît. Et puis, l’on apprend qu’il a subi un interrogatoire sur un probable coup d’Etat en préparation. C’est vrai, les services de sécurité de la République doivent être vigilants à tout moment ; ils doivent traquer tout ce qui peut mettre en péril la paix dans un pays comme le nôtre. Des rumeurs de coups d’Etat ont effectivement circulé et vos services de renseignements, on le sait, sont en état d’alerte. Mais pensez-vous, même si cette rumeur avait quelque fondement, que le taxi soit le milieu le plus propice pour l’expression des opinions des protagonistes de ce coup ? Pensez-vous que le relais idéal des données sur ce coup soit un professeur plein d’avenir qui ne demande qu’à gagner sereinement sa vie sans être contrarié par des contingences – routes barrées par exemple – qui lui font perdre des sous ?

Monsieur le président de la République,
Rappelez-vous que des ordres ont souvent été donnés pour ramener de grands assassins, généralement sous la pression extérieure, et que les personnes rapidement présentées par la police ou la gendarmerie n’étaient pas les bonnes. Vos services de sécurité travaillent peut-être, M. le président, mais rappelez-vous qu’ils n’ont pas les meilleurs résultats du monde : Limbe, Ahala, Mbrodong, Garoua-Boulaï … sont là pour vous convaincre que ces gens sont très souvent hors sujet. Le tribunal a dit qu’il ne pouvait pas juger sans entendre d’abord les témoins. Voilà une position sage. Mais qui sont les témoins ? En attendant de les retrouver, ce professeur doit-il rester en prison ? Jusqu’à quand ? Et sa famille ? Et ses élèves ? … Nous pouvons affirmer que l’on assiste là à une sorte d’arbitraire dont l’absurdité n’a d’égal que l’univers kafkaïn. De ce point de vue, on évolue vers un procès en sorcellerie.
En un mot comme en mille, M. le président, je ne crois pas qu’il faille encore douter que vous avez, avant tout, entre les mains, un cas de violation flagrante de la liberté d’expression. Ce cas s’ajoute à beaucoup d’autres, célèbres : Lapiro de Mbanga toujours interné à la prison centrale de Douala – il était dans le viseur depuis qu’il avait chanté la “ Constitution constipée ” – et Joe la Conscience qui avait lancé la campagne Don’t touch my Constitution et engagé une marche, puis une grève de la faim dans le dessein d’infléchir votre désir de faire modifier la disposition constitutionnelle sur la limitation des mandats présidentiels.
En affirmant sa volonté d’écouter d’abord les témoins, la justice vous donne là une occasion en or de laver votre pouvoir des salissures dans lesquels les services de renseignements veulent davantage le noyer. De grâce, ne donnez plus le loisir à ces services de retourner le couteau dans la plaie encore béante de la société camerounaise aujourd’hui meurtrie par le désespoir.
Un conseil, M. le président, faites libérer M. Fube Roland Fonwi Tita.

Salutations patriotiques !
Pius N. NJAWE



CEO
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