25 juin 2008
Une réponse à Achille Mbembé
Chasse à l’étranger en Afrique du Sud : Une réponse à Achille Mbembe
Dans les deux dernières semaines du mois de Mai 2008, l’Afrique du Sud a connu une crise sociale grave. On a compté plus de 40 morts, plusieurs centaines de blessés, près de vingt mille personnes déplacées et dépossédées de leurs biens. Des femmes ont été violées. La chasse à l’étranger s’est faite à la machette et à l’arme à feu. Le gouvernement a eu recours à l’armée pour ramener l’ordre. Une image de l’Afrique du Sud, autre que celle que nous connaissions jusque-là, est apparue, suscitant ici et là, des analyses et des commentaires dont celui d’Achille Mbembe.
Sous un habillage progressiste, les thèses de Mbembe sont fondamentalement réactionnaires : Elles tendent à réduire cette crise sociale à une bouffée xénophobe, à un accès de sauvagerie des déclassés sociaux des villes sud-africaines, incapables de s’adapter à la nouvelle société sud-africaine caractérisée par le cosmopolitisme et une compétitivité économique impitoyable. La horde des déclassés sociaux, bouffis de haine, ont fondu sur les étrangers et les ont “ cannibalisé ” à la manière des bons sauvages.
La montée en puissance de la xénophobie est due à ‘’ la haine de soi et du semblable, et au profond mépris de la vie si caractéristique de la conscience victimaire et blessée propre aux masses populaires des villes sud-africaines’’.
Les lumpens-prolétaires sud-africains, véritables attardés sociaux sont incapables “ de voir en le tiers, le visage du semblable, d’imaginer ce que signifie avoir quelque chose en commun ”
Xénophobie, retour brutal de la sauvagerie refoulée, conscience victimaire, inaptitude à la pratique de l’éthique cosmopolite et attardement économique des couches populaires expliquent la crise du soi-disant modèle sud-africain. On le voit donc : Ni la façon dont a été soldé le contentieux de l’apartheid, ni le pouvoir d’Etat, ni le modèle économique néo-libéral ne sont en rien responsables de la crise.
Mépris des pauvres et stigmatisation des couches populaires
La tonalité lexicale des mots que Mbembe mobilise dans sa narration du fait social et de l’urbanisation en Afrique du Sud, pour qualifier les couches de déclassés fait frémir et montre la haine et le mépris qu’il nourrit à leur égard : “ …ivres, sans travail, bandes de criminels armés, violeurs de femmes, cruels, gens totalement superflus, parasites, déformateurs du visage des principales villes sud-africaines… ”. sans commentaires.
Les couches populaires sont assimilées à la racaille, à quelque chose d’étrange. Ils constituent le siège de l’instinct primitif, de la pétulance propres aux sauvages. Ils n’auront de salut que s’ils se soumettent à une cure de civilisation afropolitaine préfigurée par la Nation “ Arc-en-ciel ”. Bref, ils doivent être heureux, afropolitains dans la misère la plus abjecte et l’indignité. Mbembe, n’hésite pas à malmener certaines idées et concepts historiques jusqu’à en chasser l’esprit, pour faire passer, à moindre frais, sa haine des pauvres sud-africains. Pour vendre sa camelote afropolitaine dont la récente crise vient de sceller la vacuité, il entreprend de dénigrer le nationalisme noir et le panafricanisme, en limitant leurs horizons à une solidarité raciale creuse. Tout comme son cosmopolitisme se contente d’être la captation informelle d’une main d’œuvre corvéable à merci et d’une immigration moyenne qualifiée, motivée par la recherche exclusive de la réussite personnelle. Tout ceci, dans le cadre juridique des Etats-nations qui sacralise pourtant la frontière c’est-à-dire la distinction entre l’étranger et le national.
Il ne sert pas à grand-chose de convoquer les banalités du genre “ … Dans le reste du continent avant la colonisation, les migrations étaient la norme. Le brassage des populations à la faveur des guerres, des échanges commerciaux, des transactions d’ordre religieux où des alliances étaient la règle … faire société consistait essentiellement à tisser des chaînes de parenté et à nouer des dettes, que ces dettes et cette parenté soient fictives ou réelles… ”, en taisant volontairement cette vérité fondamentale que ce brassage s’opérait dans une économie non capitaliste.
Que dire du silence de Mbembe lorsque le gouvernement sud-africain renforce les patrouilles aux frontières, multiplie les rafles et les expulsions par train de milliers de ‘’clandestins noirs’’, pratiques qu’il dénonce bruyamment lorsqu’elles ont lieu en France ? Ces clandestins doivent être certainement des Martiens.
Cette discrimination dans la dénonciation entre la chasse à l’étranger effectuée par l’Etat sud-africain et celle à laquelle se livre les populations déclassées des villes sud-africaines, renseignent suffisamment sur l’hypocrisie intellectuelle de Mbembe. Assurément, les couches populaires payent très cher chez lui, pour avoir brisé la vitrine derrière laquelle “ …était en train de naître une forme de fusion culturelle inédite, sous-bassement d’une modernité afropolitaine… ”
La fin du compromis post-apartheid
Pouvait-il en être autrement ? Dès lors que, pour masquer des stratégies de classe, l’on a absolutisé le soi-disant modèle arc-en-ciel présenté comme l’horizon indépassable en Afrique du Sud. Que la réalité politique et sociale contredise la belle idée ! les idéologues du ‘’modèle sud-africain’’ ont les pieds bien solides sur terre. La Pauvreté de masse, le déclassement politique des classes populaires, l’explosion des inégalités sociales etc… sont plutôt, pour ces idéologues (donc Mbembe), une attestation de la pertinence politique du modèle sud-africain.
Ce que le pouvoir sud-africain a vendu au monde comme étant le modèle arc-en-ciel, s’avère une escroquerie politique et historique que la réalité a fini par rattraper : En vidant le contentieux de l’apartheid de son contenu économique et social, pour la limiter à la reconnaissance des droits politiques et civils des noirs sur laquelle l’on apposa la façade symbolique et éthique de la commission ‘’Vérité et réconciliation’’, la classe dirigeante au pouvoir créait non seulement l’embryon socio-politique, mais programmait le développement de la situation que tout le monde déplore aujourd’hui.
Ce que Mbembe feint d’ignorer, en affirmant grossièrement que la race créait la classe, c’est que l’apartheid n’était que la face idéologique infâme d’un régime colonial et prédateur, mis en place par les migrants blancs. Que le racisme d’Etat, parce que plus visible, ait relégué à l’arrière plan, la question de l’appropriation sauvage par les migrants, des ressources du sol et du sous-sol sud-africain, n’autorise pas de nier que le racisme d’Etat était d’abord de la rapine économique avant d’être une affaire politique et sociale. Séparer la dimension économique de son pendant politique et social, dévoilait une démarche de classe qui privilégiait les intérêts de l’élite de l’Anc et (sa clientèle économique, sociale et intellectuelle) actuellement au pouvoir au détriment de ceux des couches populaires.
A l’actif de notre thèse de l’apartheid comme étant essentiellement un Régime d’expropriation matérielle des noirs, nous faisons remarquer que, dès lors que le pouvoir raciste blanc s’est rendu à l’évidence que l’apartheid politique n’était plus tenable, il sauvegarda l’essentiel de ses privilèges économiques en cédant le pouvoir d’Etat à l’élite de l’Anc acquise à l’idée d’un “ compromis pragmatique ” avec les blancs. Nous ne pouvons pas expliquer ici les ressorts politiques, psychologiques, et culturels de l’acceptation facile par les Mandela (bien que nous ayons du respect et de l’estime pour lui) Mbeki et Cie, du nouveau rôle historique que leur assignait la bourgeoisie blanche. Nous notons simplement que la bourgeoisie blanche et le nouveau pouvoir noir ont misé et instrumentalisé jusqu’au bout le gisement symbolique constitué par la commission “ Vérité et réconciliation ”, le mythe de la nation arc-en-ciel et l’illusion d’une pleine jouissance des droits civils et politiques parmi les populations noires, pour reporter sans fin, le solde de la facture sociale. S’ils n’avaient auparavant parier sur une régulation naturelle de l’épineuse question de l’arriération et de la dépossession sociale des couches populaires. Les récentes violences sociales sonnent la fin de ce “ compromis pragmatique ” post-apartheid.
Pour un langage de vérité
Faut-il juger un Régime politique à l’aune de ses belles idées et promesses proclamées ou sur les résultats de ses choix politiques ?
Le “ compromis pragmatique ” avec la bourgeoisie blanche, a conduit l’Afrique du sud au bord du chaos social. Une gouvernance démocratique (au sens réel du terme) est désormais quasi-impossible en Afrique du sud. La généralisation de la misère, le déclassement politique des classes populaires sous fond d’inégalités sociales intolérables, 40% de chômage se conjuguent pour faire de l’Afrique du Sud, l’une des terres par excellence, de l’apartheid économique et social au monde.
Malgré cela, Mbembe semble nous dire que tout ceci est une étape nécessaire pour atteindre la modernité cosmopolite et afropolitaine. Or le modèle sud-africain tel qu’il fonctionne, ne peut pas aboutir à une société véritablement cosmopolite sauf si le concept ne signifie pas la même chose pour tous.
Le cosmopolitisme, la mixité ne se confondent pas avec la juxtaposition accidentelle de populations venues d’horizons divers et attirées par les mirages de la richesse économique. Il est une construction consciente qui ne peut résulter que d’une option politique résolument socialiste et démocratique. L’on voit donc la contradiction qu’il y a à proclamer une société cosmopolite (dans laquelle, il est possible pour les uns et les autres, de voir en le tiers, le visage du semblable) dans le cadre d’une économie néolibérale de marché. Dans celle-ci, les richesses sont produites pour la gloire du profit et non pour satisfaire les besoins sociaux. Une minorité de milliardaires blancs vont continuer de s’enrichir tandis que quelques milliardaires noirs vont surgir ici et là, se la couler douce alors que l’immense majorité crève de misère et d’indignité. Le cosmopolitisme se nourrirait donc d’injustice et d’inégalités sociales. L’afropolitanisme, son cousin germain, serait la couche de vernis idéologique de l’apartheid économique et social. Certes le président Mbeki met à son bilan, l’émergence d’une classe d’entrepreneurs et d’affairistes riches et noirs, la consolidation et l’élargissement des droits civils avec la légalisation du mariage homosexuel (le vice devient une vertu). Il est pourtant clair que tout cela participe d’une stratégie dont l’affaiblissement des classes populaires est l’objectif politique, au moment où elles demandent des comptes au pouvoir.
Revenons à l’essentiel. Le soi-disant modèle sud-africain à lamentablement échoué. Il aboutit à un nouvel apartheid. Peut-on parler de communauté de destin, lorsqu’on s’accommode d’un tel niveau d’inégalités sociales comme c’est le cas en Afrique du Sud ? Comment qualifier, sinon de barbarie, le fait de laisser des millions de gens sans travail, sans éducation, sans logis décent ? Peut-on sincèrement “ aimer ” l’étranger si on méprise tant les nationaux ? les financiers et autres multinationales qui pompent sur le dos des travailleurs sud-africains, des super-profits, qui sont très à l’aise dans cette société inégalitaire à mourir, ont certainement bien assimilé l’afropolitanisme. Dans un espace marqué par la misère de masse et la concentration du pouvoir politique et économique, le risque d’une dégénérescence xénophobe est très élevé lorsque la présence d’étrangers dépasse un certain seuil. En Afrique du sud, la concentration du pouvoir politique et économique, la misère de masse donc la xénophobie, son corrollaire, sont générées par le régime du capitalisme néo-libéral. Il ne s’agit point de cautionner la xénophobie. Nous la condamnons fermement parce qu’elle n’est point une solution. Pour autant, quelles alternatives, la société sud-africaine actuelle, offre t-elle aux pauvres et aux faibles ?
Lorsque la direction de l’Anc mobilisait les classes populaires comme chair à canons durant la lutte contre l’apartheid, personne n’aurait pu les traiter de sous-hommes comme le fait Mbembe. Les classes populaires attendent de profiter, ici et maintenant, des retombées de la fin de l’apartheid. Il ne suffit pas d’aligner de belles phrases moralisantes, pour revendiquer une épaisseur éthique, à même de permettre le déni des droits économiques et sociaux des classes populaires. Les thèses de Mbembe visent à dédouaner le pouvoir de Mbeki, à faire porter le chapeau de la crise aux cadets politiques et sociaux et à les livrer en pâture à l’opinion internationale. On comprend que le pouvoir sud-africain soit dans un désarroi politique et idéologique sans précédent. Il n’arrive pas à produire une théorie qui légitimerait son exercice honteux du pouvoir. Les Mbembe et Cie tentent donc de disqualifier à l’avance toutes les thèses qui aspirent à prendre en charge le sort des couches populaires d’Afrique du sud, en essayant de rayer de la carte sociale, la figure du prolétaire, au nom de l’irruption sur la scène, “ d’une classe de gens superflus, … pas exploitables. ” L’Afropolitanisme est donc une idéologie des puissants, des riches et leur clientèle sociale. La façon cynique avec laquelle Mbembe lit l’évolution post-apartheid des centres urbains sud-africains, trahit les intérêts qu’il sert. Il fait mine de conjurer l’avènement d’un pouvoir populiste autour d’un homme fort, en soutenant paradoxalement un Régime qui promeut et gère la guerre sociale contre les classes populaires. Or un tel Régime a de grandes chances d’accoucher d’un néofascisme sécuritaire qui va renvoyer aux calendes grecques, la question centrale de la pleine jouissance des droits économiques et sociaux par l’immense majorité des Sud-africains. Est-ce pour cela que des millions de sud-africains se sont longtemps battus et ont renversé le régime raciste de Prétoria?
Secrétaire administratif du Manidem Chargé du Mouvement social
Par BANDA KANI*
13 juin 2008
LA VITRINE SUD AFRICAINE.
Afrique du Sud : la vitrine se brise
29 mai 2008 Par Achille Mbembe
Le Gauteng est la région la plus riche d’Afrique du Sud. C’est ici qu’est située Johannesburg, la plus moderne, la plus puissante et la plus racialement mixte des métropoles africaines. Depuis le début des années 1990, cette immense ville-région fondée par des migrants venus de diverses parties du monde en 1896 à la suite de la découverte des mines d’or du Witwatersrand est devenue la nouvelle frontière du continent.
Au cours du dernier quart du XXe siècle, l’écroulement de l’apartheid et le passage à la démocratie aidant, de nouvelles vagues de migrants en provenance du reste de l’Afrique sont venues s’ajouter à ce complexe social et urbain déjà fort bariolé. Dans cette mini-New York, mini-Sao Paulo et mini-Los-Angeles à l’échelle de l’Afrique, l’on retrouve aujourd’hui presque toutes les nationalités du monde
Bouffée xénophobe
Beaucoup sont originaires de pays en guerre, divisés contre eux-mêmes ou en proie à l’incurie et à la gabegie d’élites prédatrices et (ou) séniles. Si certains sont en quête de refuge, d’autres viennent dans l’espoir d’échapper à des situations de misère chronique et de corruption endémique. Nombreux sont ceux qui, entrés illégalement dans le pays, mènent depuis lors une existence précaire et quasi-clandestine, soumis qu’ils sont à un harcèlement permanent des autorités sud-africaines et sans cesse menacés d’arrestation et de déportation.
Cette «immigration de bas de gamme» s’est développée parallèlement à une autre, faite de cadres africains hautement qualifiés et d’élites que l’on retrouve dans des domaines aussi variés que la finance, les médias, les télécommunications et les nouvelles technologies, les universités, les cabinets internationaux d’expertise et les grandes firmes commerciales.
Il y a moins de dix jours, tout semblait encore, du moins en apparence, indiquer qu’à Johannesburg était en train de naître, pour la première fois sur le Continent, une forme de fusion culturelle inédite, sous-bassement d’une modernité afropolitaine.
Mais voilà que depuis plus d’une semaine, l’Afrique du Sud vit des scènes de violence et de cruauté que l’on croyait typique des pays arriérés.
On parle d’une bouffée xénophobe. De fait, près d’une cinquantaine de non-nationaux (Zimbabwéens, Mozambicains, Malawites) ont d’ores et déjà été tués, souvent dans des conditions d’une extraordinaire sauvagerie. Chassés des lieux qu’ils occupaient, à peu près vingt mille autres migrants ont perdu le peu qu’ils avaient, et leur vie est désormais plus précaire encore qu’elle ne l’a jamais été.
La vitrine s’est donc brisée et l’image d’un pays qui se voulait jusqu’alors le symbole d’une Afrique debout, non-raciste, cosmopolite et ouverte sur le futur a été irrémédiablement ternie.
Survenant à la suite d’incidents à répétition au cours desquels plusieurs commerçants somaliens avaient déjà trouvé la mort dans la région du Cap et dans le bidonville d’Atteridgeville, non loin de la capitale Prétoria, les attaques criminelles dirigées par des noirs sud-africains contre les gens d’origine africaine ont également mis à nu le mythe de la solidarité raciale dont se revendiquent, depuis le XIXe siècle, les courants dominants du nationalisme noir et du panafricanisme.
De façon tout à fait ironique, l’éruption en cours a commencé dans le bidonville d’Alexandra, haut-lieu de la lutte anti-apartheid, aux portes du célèbre quartier des affaires de Sandton.
Des gens qui, récemment encore, subissaient les affres d’un État raciste qui n’hésitait pas à verser le sang des Noirs ont choisi de passer eux-mêmes à l’acte.
Allant de porte à porte, la horde a procédé à l’éviction brutale de la plupart des non-nationaux. Armés de poignards, de machettes et de gourdins, des jeunes gens pour la plupart ivres et sans travail, ont détruit par le feu tout ce sur quoi ils pouvaient mettre la main. Sur fond de chants de l’époque de la lutte de libération, mais aussi de cris, de sarcasmes et de railleries, ils ont contraint les étrangers qui vivaient en leur sein à la fuite, tandis que femmes et enfants, avec ou sans papiers, trouvaient refuge dans le commissariat de police local.
Le mouvement s’est ensuite propagé dans les immenses poches de pauvreté qui ceinturent la ville et menacent de l’étrangler - de l’East Rand à Diepsloot, de Primrose à Ekurhuleni jusqu’aux portes de Hillbrow et de Jeppestown, deux des plus grandes concentrations de non-nationaux dans tout le pays.
Pendant le weekend, l’on a assisté à d’horribles scènes de cruauté rappelant les heures sombres de l’état d’urgence des années quatre-vingt. Ici et là, l’infâme «supplice du collier» a réapparu. Utilisée à l’époque contre les «traîtres» et les «informateurs», cette technique consiste à faire incendier, vivant, la victime – n’importe laquelle - au kérosène.
Profitant du désordre et de l’incertitude si caractéristique de la vie sud-africaine aujourd’hui, des bandes de criminels armés sont venues s’ajouter à la meute. Ensemble, les deux groupes ont pillé ce qu’il était possible de piller. Puis, après avoir brutalisé les hommes, ils ont violé un nombre indéterminé de femmes et tiré à bout portant sur des forces de l’ordre dont l’incompétence et la vénalité sont notoires, l’institution policière et les services du ministère de l’intérieur sud-africains constituant au demeurant des rouages essentiels dans le harcèlement quotidien dont les Noirs d’Afrique sont victimes dans ce pays.
Un pays transnational
Les raisons de ce déchaînement de violence sont les mêmes que celles que l’on avance partout ailleurs dans les mêmes circonstances : «Ils prennent nos maisons, nous volent nos emplois et nos femmes». «Ils parlent des langues étranges». «Ils ne nous respectent pas». «Ils sont à l’origine de notre pauvreté». «Ils sont responsables de la hausse de la criminalité». «Ils ont le teint plus noir que nous autres».
Or, la présence des étrangers en terre sud-africaine n’est pas nouvelle. Comme dans le reste du Continent avant la colonisation, les migrations étaient la norme. Le brassage des populations à la faveur des guerres, des échanges commerciaux, des transactions d’ordre religieux ou des alliances était la règle. L’essaimage était la forme dominante de la mobilité. «Faire société» consistait essentiellement à «faire réseaux», à tisser des chaines de parenté et à nouer des dettes, que cette parenté et ces dettes soient réelles ou fictives.
C’est la raison pour laquelle, loin de constituer des unités closes, les entités ethniques sud-africaines sont si enchevêtrées aussi bien sur le plan culturel, linguistique que territorial puisque des rapports étroits les unissent non seulement entre elles, mais aussi à leurs pairs du Mozambique, du Zimbabwe, du Botswana, du Lesotho ou du Swaziland.
L’immigration européenne à partir du XVIIe siècle, l’importation de la main-d’œuvre servile dans la région du Cap, l’implantation des Indiens dans le Natal au début du boom sucrier, voire des Chinois au début de l’ère industrielle dans le Witwatersrand – tout cela a largement contribué à faire objectivement de l’Afrique du Sud un pays transnational, même si, l’apartheid aidant, il ne s’est jamais reconnu comme tel.
Ce caractère transnational ira s’accentuant au cours de la première moitié du XXe siècle avec l’afflux des Juifs, puis à partir du milieu des années soixante-dix avec l’arrivée des ex-colons portugais fuyant le Mozambique et l’Angola, les ex-colons rhodésiens après l’indépendance du Zimbabwe, et des minorités en provenance d’Europe de l’Est.
Au fond, depuis la découverte des mines d’argent de Kimberley et surtout des mines d’or dans le Witwatersrand à la fin du XIXe siècle, les frontières réelles de l’Afrique du Sud s’étendent du Cap au Katanga, les apports européen et asiatique dilatant davantage encore l’identité de ce pays et lui assignant une dimension transversale, transnationale et pluriculturelle que peuvent revendiquer bien peu de nations modernes.
Race, mobilité et lutte pour la survie
Pour créer et augmenter ses richesses, l’Afrique du Sud a toujours dépendu du travail des étrangers. À l’époque de l’industrialisation, une partie importante de la main-d’œuvre dans les mines était recrutée dans toute l’Afrique australe. À l’intérieur du pays, le travail saisonnier et migrant a lui aussi constitué l’une des technologies-clé du processus de prolétarisation.
Dépossédés de leurs terres et déchus de leur citoyenneté, les Noirs sud-africains étaient relégués dans les bantustans, sortes de réserves indigènes où la lutte pour la reproduction était des plus sévères. Ils ne pouvaient séjourner que temporairement dans la ville blanche. L’institution du laissez-passer permettait de contrôler leur mobilité au sein d’une économie capitaliste où la race produisait la classe tout en bloquant autant que possible l’émergence de la conscience du même nom.
Le travail saisonnier et migrant d’une part et, de l’autre, la relégation des Noirs sud-africains dans les réserves contribuèrent de façon décisive à l’implosion des structures familiales urbaines. Les liens communautaires furent atrophiés. La culture du petit entreprenariat et de l’initiative individuelle fut brisée, lorsque la liberté de faire du petit commerce ne fut pas abolie par la loi.
Mais surtout naquit une culture de la dépendance et de l’assistanat qui, aujourd’hui encore, pèse lourdement sur les conduites, hypothéquant les capacités des Noirs sud-africains à tirer parti des nouvelles conditions dans lesquelles se déroule désormais la lutte pour la survie en milieu urbain.
Pour les Noirs sud-africains, la fin de l’apartheid est donc synonyme d’accession de plein droit à la ville. Le démantèlement des lois racistes rend possible la liberté de mouvement et la liberté de résidence. Mais – fait capital - il est également à l’origine d’un double mouvement migratoire interne et externe dont les conséquences sociales et politiques sont loin d’avoir été mesurées.
Sur le plan interne, le régime d’apartheid commence à s’écrouler dès le début des années quatre-vingt, à un moment précisément où, la crise de production dans les bantustans s’aggravant, l’État raciste n’est plus capable de sceller hermétiquement ses frontières internes, de contrôler la mobilité des Noirs, d’intensifier leur exploitation par le capital tout en affermissant la ségrégation raciale.
C’est alors qu’une masse de gens sans travail, à peine éduqués et sans autre moyen de survie que la petite prédation commence à quitter les campagnes et à se déverser dans la périphérie des grands centres urbains, rendant dès lors impossible tout effort de planification urbaine, défigurant au passage le visage des principales villes sud-africaines, provoquant la fuite des classes moyennes blanches et noires dans des quartiers résidentiels (suburbs)ou dans des enclaves protégées par des compagnies privées de sécurité, et ouvrant la voie à des pratiques de survie qui accordent une place privilégiée au crime.
La formidable lutte pour les ressources qui, jusqu’à présent, était difficilement contenue dans les bantustans, se déplace dans le contexte urbain où arrivent, presqu’au même moment, des milliers d’immigrants illégaux en provenance du reste du Continent.
Du coup, les Noirs sud-africains font face, pour la première fois, non plus à leurs oppresseurs d’hier, mais à d’autres migrants (pour la plupart mieux éduqués qu’eux, disposant d’une pratique de la ville et habitués à ne rien attendre de l’État) venus d’autres pays d’Afrique et avec lesquels ils sont immédiatement en compétition, notamment dans le secteur informel, espace privilégié de la lutte pour la survie, ou encore dans le domaine du logement, de l’emploi, voire simplement l’occupation d’un bout d’espace dans des camps de fortune qui ne cessent de s’allonger.
Haine de soi et haine du semblable
Ces camps de la pauvreté s’étendent à perte de vue et ceinturent toutes les grandes métropoles d’Afrique du Sud. Zones où se mêlent le droit et le non-droit, la maladie, la mort prématurée et la lutte sans pitié pour la survie, ils constituent des poudrières et menacent objectivement la stabilité du pays.
C’est dans ces non-lieux que s’est déplacée une bonne partie de la violence sociale caractéristique des années d’apartheid. À plusieurs égards, l’État n’y est présent que par les réseaux de la corruption tissés au détour du système des subsides aux indigents (social grants) mis en place par l’ANC au milieu des années quatre-vingt-dix dans l’espoir de juguler la pauvreté.
Mais la violence des Noirs sud-africains contre des Noirs d’autres pays d’Afrique est le symptôme d’une crise bien plus grave encore, que la fin de l’apartheid n’a fait que cacher. Celle-ci a trait à la profonde haine de soi et du semblable et au profond mépris de la vie si caractéristiques de la conscience blessée et victimaire. Les ressorts historiques de cette haine de soi et de ce mépris de la vie sont à chercher dans les longs siècles de déshumanisation dont l’Afrique du Sud, Noirs et Blancs, ont fait l’expérience et desquels ils sont encore loin d’être sortis.
Les dommages psychiques et physiques infligés aux Noirs par le pouvoir blanc pendant ces siècles obscènes a laissé des traces vivantes chez les uns comme chez les autres. C’est tout le pays qui est encore jonché de moignons – ce mélange de stupéfiante beauté, de cruauté et de laideur de l’esprit si typique des lieux que le démon humain a, à un moment donné, choisi d’habiter. Littéralement, le pays reste fracturé, couvert des stigmates de la Bête, le dieu-au-cul-de-chèvre que fut, ici, le racisme d’État, et dont on peut encore voir l’effigie dans le paysage, dans l’architecture, dans la manière dont les villes sont construites, les noms des rues et des avenues, les statues, les manières de parler des uns et des autres, l’impossibilité pour les uns et pour les autres de voir en le tiers le visage du semblable, ou simplement d’imaginer ce que cela peut vouloir dire d’avoir, quelque part, quelque chose en commun.
En dépit de taux de croissance économique élevés, l’Afrique du Sud reste confrontée au phénomène corrosif qu’est la pauvreté de masse. Celle-ci touche en majorité les Noirs même si apparaissent de plus en plus, ici et là, des poches de «pauvres blancs». Plus grave encore, le pays est peuplé d’une classe de gens totalement superflus qui, au regard des besoins actuels de l’économie et de ses transformations prévisibles, ne présentent aucun intérêt puisque, strictement parlant, ils ne sont simplement pas «exploitables», et encore moins producteurs de quelque valeur ajoutée que ce soit. Aujourd’hui, etre «prolétaire» est un luxe que bien peu de gens peuvent s’offrir.
Depuis 1994, le gouvernement a mis en place deux dispositifs extrêmement couteux dont le but est, non d’éradiquer la pauvreté en tant que tel, mais de la soulager. Il s’agit d’une part des subventions sociales pour les indigents (social grants) et d’autre part d’un mécanisme complexe d’accès à des services sociaux minimum tels que le logement. Mais ces mécanismes sont gangrenés par une corruption rampante à laquelle s’ajoute la rareté de cadres compétents.
Une véritable guerre sociale est en cours. Chaque année, environ 18 000 personnes sont victimes d’accidents de circulation. À peu près 50 000 autres perdent leur vie, victimes de crimes de toutes sortes. Le chiffre annuel des morts relatifs à l’épidémie de sida s’élève à près de 100 000. Le crime est si rampant et si lourdement présent dans la vie de tous les jours que n’importe qui peut perdre sa vie n’importe quand, n’importe où et pour n’importe quelle raison. Il n’existe de sécurité pour personne, et la violence revêt des formes de plus en plus brutales, de plus en plus prédatrices et de plus en plus sadiques. Le sentiment d’émasculation est si fort chez la plupart des hommes que plus de 50 000 femmes et jeunes filles font l’objet, chaque année, de viols.
Plus que tout autre facteur, la criminalisation rampante de l’ordre social, ajoutée à une croissance exponentielle de la corruption, représente la menace la plus directe contre l’ordre politique sud-africain. Que la transition démocratique soit, pour l’essentiel, bloquée ne fait qu’aggraver cette menace. Depuis 1994, le système politique n’a guère fait l’objet d’une profonde déracialisation. Il n’existe, en ce moment, aucune perspective d’alternance. Bien que déchirée par des luttes intestines, l’ANC est, de facto, le parti hégémonique – ce qui accroît le risque de confusion entre l’Etat et le parti. Progressivement, les intérêts objectifs de la nouvelle classe dirigeante et des classes moyennes noires se distinguent de ceux des classes subalternes – vivier à la disposition des forces populistes tentées par le mirage d’un pouvoir et d’un «homme fort».
Ceci dit, la violence contre les migrants d’origine africaine a fait l’objet d’une condamnation sans appel de l’ensemble de la société sud-africaine. D’ores et déjà, dans les universités, parmi les intellectuels et au sein de multiples associations civiques, s’esquisse un contre-mouvement. Ce dernier cherche à réaffirmer la vocation panafricaine de l’Afrique du Sud, son ancrage au reste du Continent et son attachement aux valeurs d’hospitalité sans lesquelles la victoire contre l’apartheid perdrait de son universalité. Plus qu’aucun autre pays, l’Afrique du Sud a largement contribué, au cours des dix dernières années, à la consolidation des institutions interafricaines, à la résolution des conflits dans bien des pays, et à la consolidation d’un agenda et d’une politique africaine des relations internationales. La présence économique de l’Afrique du Sud dans le reste du Continent est considérable même si cette présence relève souvent du mercantilisme pur et simple. Pour l’heure, le pays représente toujours l’unique chance qu’a le Continent de se tenir debout par lui-même.
Né au Cameroun, Achille Mbembe enseigne l'histoire et les sciences politiques à l'université de Witwatersrand à Johannesbourg, en Afrique du Sud. Il est l’une des figures les plus originales et les reconnues de la pensée postcoloniale contemporaine. Auteur du livre De la Postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine (première édition 2001), son œuvre explore les imaginaires postcoloniaux à partir d’une réflexion qui mêle philosophie et psychanalyse.
17 avril 2008
ACHILLE MBEMEBE. DE LA REBELLION PASSIVE A LA VIOLENCE DIRIGEE
Achille Mbembe
“ L’Upc représente le potentiel insurrectionnel de la lutte qu’il faut réactiver ”
Ce professeur d’histoire et de science politique à l’université du Witwatersrand, Johannesbourg, Afrique du Sud, en s’appuyant sur l’héritage de l’Union des populations du Cameroun (Upc), fait l’examen de divorce avec des pseudo-valeurs inspirées par un régime corrompu et malfaisant.
Quel regard portez-vous sur l’Upc 60 ans après ?
S’il y a un héritage intellectuel, moral et politique du mouvement nationaliste qui vaille la peine d’être défendu dans le Cameroun postcolonial, celui-ci est sans doute à chercher dans l’idée même de la grève morale, du soulèvement, de la lutte organisée dans le but de mettre un terme à un ordre oppressif et malfaisant qui limite les capacités de vie et toutes sortes de potentialités.
L’Upc a-t-elle des acquis ? Si oui lesquels ?
Dès sa fondation en 1948, l’Union des populations du Cameroun inscrit l’idée de la grève morale, du soulèvement et de la lutte organisée dans une triple perspective, et c’est ce qui fonde son héritage. Qu’est-ce la grève morale sinon le fait de sortir, en toute conscience, de la sorte de prison mentale dans laquelle les régimes oppressifs généralement encasernent leurs sujets ? C’est le fait de refuser obstinément d’adhérer aux pseudo-valeurs que met en avant tout régime de violence (la hargne, le mensonge institué et la fourberie, la loi du ventre et des fétiches, la faconde imbécile, le masque de notabilité sous les devers de la vénalité). C’est aussi le fait de se libérer moralement de l’emprise que ces pseudo-valeurs exercent dans la conduite de soi. C’est l’équivalent, si vous voulez, de l’insoumission éthique. Le soulèvement vise, quant à lui, à devenir libre, à être par et pour soi, à se constituer en tant que sujet humain responsable devant soi, devant les autres et devant les nations. C’est ce qu’il nous faut appeler la politique de la montée en humanité. Le soulèvement ou encore la lutte organisée vise ensuite à “ faire communauté ”, à “ faire nation ”. Car le souci de soi est, ici, inséparable du souci des autres – d’une politique de la solidarité et de la communauté qui inclue la communauté universelle des nations. La lutte vise finalement à produire la vie, à éliminer les forces qui, dans le contexte colonial, concourent à la mutiler, à la défigurer, voire à la détruire. Ce projet d’une vie humaine plénière – tel est le projet politique de l’Upc à l’époque de Ruben Um Nyobè. Tel est aussi le sens de sa lutte, le sens de sa mort, et le sens des souffrances et des sacrifices multiformes endurées à l’époque par tous ceux et toutes celles qui s’impliquèrent dans le mouvement de l’indépendance. Le soulèvement à l’époque a donc pour objet de répondre à la triple question : Qui sommes-nous et où en sommes-nous dans le présent ? Que voulons-nous devenir ? Et que faut-il espérer?
Au-delà du nécessaire combat pour le pain quotidien, Um Nyobè identifia ces questions de l’origine et de la destination, de la volonté et de l’espérance comme les questions centrales du politique. Je crois qu’elles le demeurent, à plusieurs égards, aussi bien pour l’Afrique en général que pour le Cameroun en particulier. Je crois également qu’elles restent inséparables des trois autres dimensions de l’éthique politique chez Um, à savoir monter en humanité, faire communauté et produire la vie. Sans cette dimension éthique, le politique se réduit à une vulgaire lutte à mort – la lutte pour la conquête d’un pouvoir qui n’a d’autre justification que lui-même ; qui est détaché de tout projet autre que sa propre reproduction et qui est prêt à tout pour y parvenir. Or justement, c’est là où nous en sommes maintenant, au Cameroun. Je dirais donc que de l’héritage de Um et de ses compagnons, ce qu’il nous faut réactiver aujourd’hui, de façon assez urgente, c’est cette pensée du soulèvement. Cette idée du soulèvement, il nous faut l’inscrire dans des pratiques culturelles et artistiques neuves (dans notre musique, notre poésie, notre roman, notre peinture et notre cinéma, nos manières de nous vêtir, de nous coiffer, de parler et de nous habiller). Ces actes de dissidence culturelle doivent préparer le terrain à des pratiques politiques plus directes et plus conséquentes, qui ne sont plus de l’ordre de l’émeute spontanée et sans lendemain, mais qui s’inscrivent dans un véritable projet de mise en échec d’un régime corrompu et malfaisant.
L’Upc peut-elle renaître ? Si oui dans quelles conditions ?
Il ne s’agit pas nécessairement de ressusciter ce qui a fait son temps. Ce qui m’a toujours intéressé dans l’histoire du mouvement nationaliste, ça n’a jamais été l’histoire de l’appareil en soi ou encore l’histoire des luttes pour le contrôle de l’appareil pour l’appareil. On sait qu’après la mort de Um, cette “ petite histoire ” strictement sans intérêt se transforma très vite en une histoire de divisions et de ressentiment, une histoire à mes yeux totalement stérile, futile et qui, apparemment, se poursuit encore de nos jours. A mes yeux, le noyau de l’idée nationaliste, c’est plutôt cette lutte en vue de produire la vie, de rouvrir le futur, d’empêcher que le futur ne soit fermé. Ce que Um appela “ l’âme immortelle du peuple camerounais ”, c’est, aujourd’hui justement, le potentiel insurrectionnel de cette mémoire de la lutte, avec toute la dimension de foi et d’espérance qui en était le corollaire – foi et espérance en un avenir qui doit toujours rester ouvert. Je crois que dans les conditions actuelles, c’est ce potentiel insurrectionnel qu’il faut réveiller et réactiver si l’on veut ouvrir des horizons nouveaux pour ce pays bloqué depuis des décennies. Or justement, réveiller ce potentiel insurrectionnel suppose trois choses. Et d’abord un énorme travail dont le but serait la construction culturelle d’un imaginaire alternatif de la vie, du pouvoir et de la cité. L’invention d’un imaginaire alternatif de la vie, du pouvoir et de la cité exige la remise à jour des solidarités transversales, celles qui dépassent les affiliations claniques et ethniques; la mobilisation de ces gisements religieux que sont les spiritualités de la délivrance; la consolidation et la transnationalisation des institutions de la société civile; un renouveau du militantisme juridique qui avait caractérisé le début des années quatre-vingt-dix; le développement d’une capacité d’essaimage notamment en direction de la diaspora et l’adoption d’une plate-forme consensuelle concernant les réformes radicales et essentielles en vue de la refondation du pays une fois que le régime actuel aura été déchu. La pensée du soulèvement doit donc aller de pair avec une imagination de la refondation. Les deux sont, au demeurant, indissociables. Tout ceci suppose évidemment le développement de nouvelles formes d’organisations, d’associations et de réseaux capables de favoriser la naissance de nouvelles formes de militantisme bien enracinées dans les réalités locales, mais aussi capables de s’articuler sur l’international. Il suppose ensuite la constitution d’un véritable mouvement politique démocratique capable de transcender les clivages objectifs de la société camerounaise. Dans les conditions actuelles, un tel mouvement ne saurait être qu’un mouvement moral, une vaste insoumission morale. Mais il doit également être capable de rallier de manière réaliste toutes les forces constituées de l’opposition, y compris, si cela existe, la dissidence latente au sein du parti au pouvoir. Mais réveiller le potentiel insurrectionnel exige aussi que nous réfléchissions simultanément à la question de la violence armée. C’est une question politique et éthique extrêmement complexe et délicate qui vient de notre passé, qui hante notre présent et qu’il nous faut traiter avec réserve et de manière responsable. Car, tout sang versé ne produit pas nécessairement la vie, la liberté et la communauté. Pour le moment, je dis simplement que si les Camerounais veulent s’en sortir, il leur faudra tôt ou tard réexaminer cette possibilité inscrite d’ailleurs dans notre histoire – la possibilité du soulèvement armé. Il leur faudra opérer le passage de la rébellion passive, de l’émeute à une organisation plus systématique et plus structurelle d’une violence dirigée contre un pouvoir irrémédiablement corrompu, abrutissant et mortifère. Mais encore faudrait-il qu’ils soient prêts à consentir les inévitables sacrifices qu’exige ce genre de bond historique.
Entretien avec Noé Ndjebet Massoussi Le 16-04-2008
16 avril 2008
CELESTIN MONGA. LE PROCES DU REGIME BIYA
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09 avril 2008
SEVERIN CECILE ABEGA. UN SAGE
Séverin Cécile Abéga : Hommage en Anthropologie D’après ce soci-politologue, l’anthropologue décédé est un sage. Par Vincent Sosthène Fouda* Ekang bëse biso elang elang ééé ! Ééé éee! Ekang bëse biso elang elang ééé! Ééé ééé! Beti benanga m'asug Ekang éée! Eée éée ééé ééé Melo'o m'abah, Maba yi fo Ekang bolo'o Esagom Madzo m'Ekang bolo'o Esagom Mëne Ekang mbolo Esagom Esangom mbo betoa Yaaaaaaaaaa! C'est au rythme de l'Esani symbole de la vaillance que la communauté universitaire s'incline devant toi ! Es-tu toujours là ? La mort a frappé très tôt à ta porte pour t'inviter à la suivre aux pays des initiés, les seuls autorisés à manger la vipère ! De l'autre côté du fleuve Mendim me Yom! Pour toi donc, les guerriers Seigneurs de la forêt ont retrouvé leurs lances et ont invoqué les mannes des ancêtres. Les Bimanes dans leur détresse se trémoussent dans leur misère, tu as dit misère ? Mais ils restent fiers comme au Ministère du Soya avec ce fou de Garba ! " Vous pensez que vous n'avez pas besoin aussi de quelqu'un ? Sé vous à l'hôpital, vous ne soignez que ton frère, votre ami, vous ne soigner pas les autres…Vous commandez là-bas, moi aussi zé commandé ici. Allez m'ackiser ". Je voudrais bien porter ma plainte, ma complainte plus haut chez le Gomna, mais ai-je ce qu'il faut pour mouiller sa barbe ? Arrête Abéga, Estrellito le pistolero ton bourreau vient de faire son entrée pour les épousailles éternelles, Gorki Maïssa le Sénégalé est là, Banda l'enfant de Vimli proche des deux Tanga, celui des Blancs et celui des noirs, de Mongo Beti sont là pour te tenir la patte ! tu siègeras à la table du Seigneur ( Tebele Nti 1995) Les femmes, celles qui t'ont suivi depuis la nuit des temps, depuis le victorieux retour de la femme d'orphée, depuis ton lointain village dans la grande forêt de Sa'a, depuis le Collège Bullier où tu fis tes premiers pas auprès des Frères Maristes québécois, aujourd'hui même dans leur Résidence de retraite de Château Richer sur le Mont Champagnat ils prient en chœur pour toi afin que la Lumière ait ton âme et que ta poussière devienne le limon qui fertilise à jamais la terre de tes ancêtres. Les femmes oui, elles, celles qui t'ont accueilli sur leurs genoux (Henri Ngoa) celles qui te percent encore aujourd'hui pour cet ultime départ elles boiront enfin le Wiscky ! (2004) Amala (2005). Oui, moi aussi je suis de ce peuple, le grand peuple des Seigneurs de la forêt, le peuple Ekang qui a sa demeure ici et là-bas. C'est pourquoi je m'habille des traces qui subsistent dans ma mémoire pour rendre hommage au fils du Nyong, au romancier, à l'anthropologue, à l'enseignant et au compagnon de route comme on dit dans la scholastique jésuite. Je le fais afin que ceux et celles qui ne savent pas, entendent, qu'ils apprennent comment le fils du Yom est parti. Abéga fils du Nyong mendin me Yom Tu es né dans la grande forêt de Sa'a mais ton papa instituteur a tenu que ton cordon ombilical soit enfoui dans le rhizome du bananier à Ntom-Lebel y a 52 ans et ceux qui savent disent que tu appartenais autrefois à la paroisse de Nkol Mebanga c'est-à-dire montagne où poussent sans cesse les tubercules de macabo c'est pourquoi tu as toujours affectionné les hauts vols, pour demeurer sur la montagne mais elle est-elle sainte ? Seuls les Pygmées nous le dirons - je ne manquerai point à cette cérémonie nuptiale tant chantée pour toi par Francis Bebey. Un jour tu as suivi les pas des aînés jusqu'à l'école et tu y es resté. Tu as rencontré une nouvelle famille, tu as souhaité être écrivain et dès la classe de cinquième tu as commencé la rédaction des Bimanes - le Frère Laurent Potvin ton professeur de l'époque me l'a confié aujourd'hui à Tebele Nti. Là tu as excellé, maniant le verbe dans différentes langues à la perfection comme en témoigne tes nombreuses publications. Je me résigne à parler de toi au passé ! Quoi de plus normal tu ne reviendras pas non jamais ! Tu fus un anthropologue chevronné parmi les meilleurs que compte notre pays, les mots sont de Philippe Laburthe-Tolra dans son dernier ouvrage Le désir d'Ariel ou la grande conversion des Seigneurs de la forêt. Beaucoup ont tenté de te suivre dans un esprit de filiation, avec tous les faux pas que cela implique. Je te propose d'accepter ces hésitations et ces faux pas, fébriles moissons mais honnête moisson même si nos fleurs peuvent être regardées comme de la mauvaise herbe. Nous t'exprimons toute notre gratitude car en bon maître tu as su infléchir de façon décisive notre conception du monde Ekang. Notre dette à ton égard est donc indiscutable. L'anthropologue et le romancier…. Beaucoup retiennent de toi, un grand peintre de la société camerounaise à travers tes romans, d'autres ont vu en toi un philosophe, le fabricateur des idées et c'est à ce titre qu'on a eu recours à toi à plusieurs reprises. Je t'ai adressé une invitation le 5 avril 2007 pour le colloque " Anthropologie des cultures globalisées. Terrains complexes et enjeux disciplinaires ". Entre deux bouchées de crevettes depuis Kribi tu nous as proposé deux thèmes majeurs qui aujourd'hui nourrissent encore notre réflexion : " Le retour des jugements de valeur dans les sciences humaines ", " La fabrication du sauvage au troisième millénaire " C'est en cela que tu es vivant, comme un sage tu ne prends plus la parole ! Tu la laisses et tu hoches la tête en signe d'approbation ! Tu as droit à ton plat de vipère tu es désormais un sage parmi les sages ! Je voudrais dire autre chose : Abéga, tu as été l'homme qui provoque simultanément la réflexion du philosophe et celle de l'homme simple non simpliste. Eclaireur, bêcheur tu l'as donc été pour plus d'un pourtant tu n'es pas passé comme un météore, tu as marqué des générations de camerounais et tu m'as convaincu que le caractère unique de l'âge, le tien, 52 ans, mais aussi celui dans lequel nous vivons ne peut être saisi rationnel |
