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25 juin 2008

Une réponse à Achille Mbembé

Chasse à l’étranger en Afrique du Sud : Une réponse à Achille Mbembe

Dans les deux dernières semaines du mois de Mai 2008, l’Afrique du Sud a connu une crise sociale grave. On a compté plus de 40 morts, plusieurs centaines de blessés, près de vingt mille personnes déplacées et dépossédées de leurs biens. Des femmes ont été violées. La chasse à l’étranger s’est faite à la machette et à l’arme à feu. Le gouvernement a eu recours à l’armée pour ramener l’ordre. Une image de l’Afrique du Sud, autre que celle que nous connaissions jusque-là, est apparue, suscitant ici et là, des analyses et des commentaires dont celui d’Achille Mbembe.

Sous un habillage progressiste, les thèses de Mbembe sont fondamentalement réactionnaires : Elles tendent à réduire cette crise sociale à une bouffée xénophobe, à un accès de sauvagerie des déclassés sociaux des villes sud-africaines, incapables de s’adapter à la nouvelle société sud-africaine caractérisée par le cosmopolitisme et une compétitivité économique impitoyable. La horde des déclassés sociaux, bouffis de haine, ont fondu sur les étrangers et les ont “ cannibalisé ” à la manière des bons sauvages.

La montée en puissance de la xénophobie est due à ‘’ la haine de soi et du semblable, et au profond mépris de la vie si caractéristique de la conscience victimaire et blessée propre aux masses populaires des villes sud-africaines’’.
Les lumpens-prolétaires sud-africains, véritables attardés sociaux sont incapables “ de voir en le tiers, le visage du semblable, d’imaginer ce que signifie avoir quelque chose en commun ”

Xénophobie, retour brutal de la sauvagerie refoulée, conscience victimaire, inaptitude à la pratique de l’éthique cosmopolite et attardement économique des couches populaires expliquent la crise du soi-disant modèle sud-africain. On le voit donc : Ni la façon dont a été soldé le contentieux de l’apartheid, ni le pouvoir d’Etat, ni le modèle économique néo-libéral ne sont en rien responsables de la crise.

Mépris des pauvres et stigmatisation des couches populaires

La tonalité lexicale des mots que Mbembe mobilise dans sa narration du fait social et de l’urbanisation en Afrique du Sud, pour qualifier les couches de déclassés fait frémir et montre la haine et le mépris qu’il nourrit à leur égard : “ …ivres, sans travail, bandes de criminels armés, violeurs de femmes, cruels, gens totalement superflus, parasites, déformateurs du visage des principales villes sud-africaines… ”. sans commentaires.

Les couches populaires sont assimilées à la racaille, à quelque chose d’étrange. Ils constituent le siège de l’instinct primitif, de la pétulance propres aux sauvages. Ils n’auront de salut que s’ils se soumettent à une cure de civilisation afropolitaine préfigurée par la Nation “ Arc-en-ciel ”. Bref, ils doivent être heureux, afropolitains dans la misère la plus abjecte et l’indignité. Mbembe, n’hésite pas à malmener certaines idées et concepts historiques jusqu’à en chasser l’esprit, pour faire passer, à moindre frais, sa haine des pauvres sud-africains. Pour vendre sa camelote afropolitaine dont la récente crise vient de sceller la vacuité, il entreprend de dénigrer le nationalisme noir et le panafricanisme, en limitant leurs horizons à une solidarité raciale creuse. Tout comme son cosmopolitisme se contente d’être la captation informelle d’une main d’œuvre corvéable à merci et d’une immigration moyenne qualifiée, motivée par la recherche exclusive de la réussite personnelle. Tout ceci, dans le cadre juridique des Etats-nations qui sacralise pourtant la frontière c’est-à-dire la distinction entre l’étranger et le national.

Il ne sert pas à grand-chose de convoquer les banalités du genre “ … Dans le reste du continent avant la colonisation, les migrations étaient la norme. Le brassage des populations à la faveur des guerres, des échanges commerciaux, des transactions d’ordre religieux où des alliances étaient la règle … faire société consistait essentiellement à tisser des chaînes de parenté et à nouer des dettes, que ces dettes et cette parenté soient fictives ou réelles… ”, en taisant volontairement cette vérité fondamentale que ce brassage s’opérait dans une économie non capitaliste.

Que dire du silence de Mbembe lorsque le gouvernement sud-africain renforce les patrouilles aux frontières, multiplie les rafles et les expulsions par train de milliers de ‘’clandestins noirs’’, pratiques qu’il dénonce bruyamment lorsqu’elles ont lieu en France ? Ces clandestins doivent être certainement des Martiens.

Cette discrimination dans la dénonciation entre la chasse à l’étranger effectuée par l’Etat sud-africain et celle à laquelle se livre les populations déclassées des villes sud-africaines, renseignent suffisamment sur l’hypocrisie intellectuelle de Mbembe. Assurément, les couches populaires payent très cher chez lui, pour avoir brisé la vitrine derrière laquelle “ …était en train de naître une forme de fusion culturelle inédite, sous-bassement d’une modernité afropolitaine… ”

La fin du compromis post-apartheid

Pouvait-il en être autrement ? Dès lors que, pour masquer des stratégies de classe, l’on a absolutisé le soi-disant modèle arc-en-ciel présenté comme l’horizon indépassable en Afrique du Sud. Que la réalité politique et sociale contredise la belle idée ! les idéologues du ‘’modèle sud-africain’’ ont les pieds bien solides sur terre. La Pauvreté de masse, le déclassement politique des classes populaires, l’explosion des inégalités sociales etc… sont plutôt, pour ces idéologues (donc Mbembe), une attestation de la pertinence politique du modèle sud-africain.

Ce que le pouvoir sud-africain a vendu au monde comme étant le modèle arc-en-ciel, s’avère une escroquerie politique et historique que la réalité a fini par rattraper : En vidant le contentieux de l’apartheid de son contenu économique et social, pour la limiter à la reconnaissance des droits politiques et civils des noirs sur laquelle l’on apposa la façade symbolique et éthique de la commission ‘’Vérité et réconciliation’’, la classe dirigeante au pouvoir créait non seulement l’embryon socio-politique, mais programmait le développement de la situation que tout le monde déplore aujourd’hui.

Ce que Mbembe feint d’ignorer, en affirmant grossièrement que la race créait la classe, c’est que l’apartheid n’était que la face idéologique infâme d’un régime colonial et prédateur, mis en place par les migrants blancs. Que le racisme d’Etat, parce que plus visible, ait relégué à l’arrière plan, la question de l’appropriation sauvage par les migrants, des ressources du sol et du sous-sol sud-africain, n’autorise pas de nier que le racisme d’Etat était d’abord de la rapine économique avant d’être une affaire politique et sociale. Séparer la dimension économique de son pendant politique et social, dévoilait une démarche de classe qui privilégiait les intérêts de l’élite de l’Anc et (sa clientèle économique, sociale et intellectuelle) actuellement au pouvoir au détriment de ceux des couches populaires.

A l’actif de notre thèse de l’apartheid comme étant essentiellement un Régime d’expropriation matérielle des noirs, nous faisons remarquer que, dès lors que le pouvoir raciste blanc s’est rendu à l’évidence que l’apartheid politique n’était plus tenable, il sauvegarda l’essentiel de ses privilèges économiques en cédant le pouvoir d’Etat à l’élite de l’Anc acquise à l’idée d’un “ compromis pragmatique ” avec les blancs. Nous ne pouvons pas expliquer ici les ressorts politiques, psychologiques, et culturels de l’acceptation facile par les Mandela (bien que nous ayons du respect et de l’estime pour lui) Mbeki et Cie, du nouveau rôle historique que leur assignait la bourgeoisie blanche. Nous notons simplement que la bourgeoisie blanche et le nouveau pouvoir noir ont misé et instrumentalisé jusqu’au bout le gisement symbolique constitué par la commission “ Vérité et réconciliation ”, le mythe de la nation arc-en-ciel et l’illusion d’une pleine jouissance des droits civils et politiques parmi les populations noires, pour reporter sans fin, le solde de la facture sociale. S’ils n’avaient auparavant parier sur une régulation naturelle de l’épineuse question de l’arriération et de la dépossession sociale des couches populaires. Les récentes violences sociales sonnent la fin de ce “ compromis pragmatique ” post-apartheid. 

Pour un langage de vérité

Faut-il juger un Régime politique à l’aune de ses belles idées et promesses proclamées ou sur les résultats de ses choix politiques ?

Le “ compromis pragmatique ” avec la bourgeoisie blanche, a conduit l’Afrique du sud au bord du chaos social. Une gouvernance démocratique (au sens réel du terme) est désormais quasi-impossible en Afrique du sud. La généralisation de la misère, le déclassement politique des classes populaires sous fond d’inégalités sociales intolérables, 40% de chômage se conjuguent pour faire de l’Afrique du Sud, l’une des terres par excellence, de l’apartheid économique et social au monde.

Malgré cela, Mbembe semble nous dire que tout ceci est une étape nécessaire pour atteindre la modernité cosmopolite et afropolitaine. Or le modèle sud-africain tel qu’il fonctionne, ne peut pas aboutir à une société véritablement cosmopolite sauf si le concept ne signifie pas la même chose pour tous.

Le cosmopolitisme, la mixité ne se confondent pas avec la juxtaposition accidentelle de populations venues d’horizons divers et attirées par les mirages de la richesse économique. Il est une construction consciente qui ne peut résulter que d’une option politique résolument socialiste et démocratique. L’on voit donc la contradiction qu’il y a à proclamer une société cosmopolite (dans laquelle, il est possible pour les uns et les autres, de voir en le tiers, le visage du semblable) dans le cadre d’une économie néolibérale de marché. Dans celle-ci, les richesses sont produites pour la gloire du profit et non pour satisfaire les besoins sociaux. Une minorité de milliardaires blancs vont continuer de s’enrichir tandis que quelques milliardaires noirs vont surgir ici et là, se la couler douce alors que l’immense majorité crève de misère et d’indignité. Le cosmopolitisme se nourrirait donc d’injustice et d’inégalités sociales. L’afropolitanisme, son cousin germain, serait la couche de vernis idéologique de l’apartheid économique et social. Certes le président Mbeki met à son bilan, l’émergence d’une classe d’entrepreneurs et d’affairistes riches et noirs, la consolidation et l’élargissement des droits civils avec la légalisation du mariage homosexuel (le vice devient une vertu). Il est pourtant clair que tout cela participe d’une stratégie dont l’affaiblissement des classes populaires est l’objectif politique, au moment où elles demandent des comptes au pouvoir.

Revenons à l’essentiel. Le soi-disant modèle sud-africain à lamentablement échoué. Il aboutit à un nouvel apartheid. Peut-on parler de communauté de destin, lorsqu’on s’accommode d’un tel niveau d’inégalités sociales comme c’est le cas en Afrique du Sud ? Comment qualifier, sinon de barbarie, le fait de laisser des millions de gens sans travail, sans éducation, sans logis décent ? Peut-on sincèrement “ aimer ” l’étranger si on méprise tant les nationaux ? les financiers et autres multinationales qui pompent sur le dos des travailleurs sud-africains, des super-profits, qui sont très à l’aise dans cette société inégalitaire à mourir, ont certainement bien assimilé l’afropolitanisme. Dans un espace marqué par la misère de masse et la concentration du pouvoir politique et économique, le risque d’une dégénérescence xénophobe est très élevé lorsque la présence d’étrangers dépasse un certain seuil. En Afrique du sud, la concentration du pouvoir politique et économique, la misère de masse donc la xénophobie, son corrollaire, sont générées par le régime du capitalisme néo-libéral. Il ne s’agit point de cautionner la xénophobie. Nous la condamnons fermement parce qu’elle n’est point une solution. Pour autant, quelles alternatives, la société sud-africaine actuelle, offre t-elle aux pauvres et aux faibles ?

Lorsque la direction de l’Anc mobilisait les classes populaires comme chair à canons durant la lutte contre l’apartheid, personne n’aurait pu les traiter de sous-hommes comme le fait Mbembe. Les classes populaires attendent de profiter, ici et maintenant, des retombées de la fin de l’apartheid. Il ne suffit pas d’aligner de belles phrases moralisantes, pour revendiquer une épaisseur éthique, à même de permettre le déni des droits économiques et sociaux des classes populaires. Les thèses de Mbembe visent à dédouaner le pouvoir de Mbeki, à faire porter le chapeau de la crise aux cadets politiques et sociaux et à les livrer en pâture à l’opinion internationale. On comprend que le pouvoir sud-africain soit dans un désarroi politique et idéologique sans précédent. Il n’arrive pas à produire une théorie qui légitimerait son exercice honteux du pouvoir. Les Mbembe et Cie tentent donc de disqualifier à l’avance toutes les thèses qui aspirent à prendre en charge le sort des couches populaires d’Afrique du sud, en essayant de rayer de la carte sociale, la figure du prolétaire, au nom de l’irruption sur la scène, “ d’une classe de gens superflus, … pas exploitables. ” L’Afropolitanisme est donc une idéologie des puissants, des riches et leur clientèle sociale. La façon cynique avec laquelle Mbembe lit l’évolution post-apartheid des centres urbains sud-africains, trahit les intérêts qu’il sert. Il fait mine de conjurer l’avènement d’un pouvoir populiste autour d’un homme fort, en soutenant paradoxalement un Régime qui promeut et gère la guerre sociale contre les classes populaires. Or un tel Régime a de grandes chances d’accoucher d’un néofascisme sécuritaire qui va renvoyer aux calendes grecques, la question centrale de la pleine jouissance des droits économiques et sociaux par l’immense majorité des Sud-africains. Est-ce pour cela que des millions de sud-africains se sont longtemps battus et ont renversé le régime raciste de Prétoria?

Secrétaire administratif du Manidem Chargé du Mouvement social

Par BANDA KANI*

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13 juin 2008

LA VITRINE SUD AFRICAINE.

Afrique du Sud : la vitrine se brise

29 mai 2008 Par Achille Mbembe 

Le Gauteng est la région la plus riche d’Afrique du Sud. C’est ici qu’est située Johannesburg, la plus moderne, la plus puissante et la plus racialement mixte des métropoles africaines. Depuis le début des années 1990, cette immense ville-région fondée par des migrants venus de diverses parties du monde en 1896 à la suite de la découverte des mines d’or du Witwatersrand est devenue la nouvelle frontière du continent.

Au cours du dernier quart du XXe siècle, l’écroulement de l’apartheid et le passage à la démocratie aidant, de nouvelles vagues de migrants en provenance du reste de l’Afrique sont venues s’ajouter à ce complexe social et urbain déjà fort bariolé. Dans cette mini-New York, mini-Sao Paulo et mini-Los-Angeles à l’échelle de l’Afrique, l’on retrouve aujourd’hui presque toutes les nationalités du monde

Bouffée xénophobe                                                                                                                            

Beaucoup sont originaires de pays en guerre, divisés contre eux-mêmes ou en proie à l’incurie et à la gabegie d’élites prédatrices et (ou) séniles. Si certains sont en quête de refuge, d’autres viennent dans l’espoir d’échapper à des situations de misère chronique et de corruption endémique. Nombreux sont ceux qui, entrés illégalement dans le pays, mènent depuis lors une existence précaire et quasi-clandestine, soumis qu’ils sont à un harcèlement permanent des autorités sud-africaines et sans cesse menacés d’arrestation et de déportation.

Cette «immigration de bas de gamme» s’est développée parallèlement à une autre, faite de cadres africains hautement qualifiés et d’élites que l’on retrouve dans des domaines aussi variés que la finance, les médias, les télécommunications et les nouvelles technologies, les universités, les cabinets internationaux d’expertise et les grandes firmes commerciales.

Il y a moins de dix jours, tout semblait encore, du moins en apparence, indiquer qu’à Johannesburg était en train de naître, pour la première fois sur le Continent, une forme de fusion culturelle inédite, sous-bassement d’une modernité afropolitaine.

Mais voilà que depuis plus d’une semaine, l’Afrique du Sud vit des scènes de violence et de cruauté que l’on croyait typique des pays arriérés.

On parle d’une bouffée xénophobe. De fait, près d’une cinquantaine de non-nationaux (Zimbabwéens, Mozambicains, Malawites) ont d’ores et déjà été tués, souvent dans des conditions d’une extraordinaire sauvagerie. Chassés des lieux qu’ils occupaient, à peu près vingt mille autres migrants ont perdu le peu qu’ils avaient, et leur vie est désormais plus précaire encore qu’elle ne l’a jamais été.

La vitrine s’est donc brisée et l’image d’un pays qui se voulait jusqu’alors le symbole d’une Afrique debout, non-raciste, cosmopolite et ouverte sur le futur a été irrémédiablement ternie.

Survenant à la suite d’incidents à répétition au cours desquels plusieurs commerçants somaliens avaient déjà trouvé la mort dans la région du Cap et dans le bidonville d’Atteridgeville, non loin de la capitale Prétoria, les attaques criminelles dirigées par des noirs sud-africains contre les gens d’origine africaine ont également mis à nu le mythe de la solidarité raciale dont se revendiquent, depuis le XIXe siècle, les courants dominants du nationalisme noir et du panafricanisme.

De façon tout à fait ironique, l’éruption en cours a commencé dans le bidonville d’Alexandra, haut-lieu de la lutte anti-apartheid, aux portes du célèbre quartier des affaires de Sandton.

Des gens qui, récemment encore, subissaient les affres d’un État raciste qui n’hésitait pas à verser le sang des Noirs ont choisi de passer eux-mêmes à l’acte.

Allant de porte à porte, la horde a procédé à l’éviction brutale de la plupart des non-nationaux. Armés de poignards, de machettes et de gourdins, des jeunes gens pour la plupart ivres et sans travail, ont détruit par le feu tout ce sur quoi ils pouvaient mettre la main. Sur fond de chants de l’époque de la lutte de libération, mais aussi de cris, de sarcasmes et de railleries, ils ont contraint les étrangers qui vivaient en leur sein à la fuite, tandis que femmes et enfants, avec ou sans papiers, trouvaient refuge dans le commissariat de police local.

Le mouvement s’est ensuite propagé dans les immenses poches de pauvreté qui ceinturent la ville et menacent de l’étrangler - de l’East Rand à Diepsloot, de Primrose à Ekurhuleni jusqu’aux portes de Hillbrow et de Jeppestown, deux des plus grandes concentrations de non-nationaux dans tout le pays.

Pendant le weekend, l’on a assisté à d’horribles scènes de cruauté rappelant les heures sombres de l’état d’urgence des années quatre-vingt. Ici et là, l’infâme «supplice du collier» a réapparu. Utilisée à l’époque contre les «traîtres» et les «informateurs», cette technique consiste à faire incendier, vivant, la victime – n’importe laquelle - au kérosène.

Profitant du désordre et de l’incertitude si caractéristique de la vie sud-africaine aujourd’hui, des bandes de criminels armés sont venues s’ajouter à la meute. Ensemble, les deux groupes ont pillé ce qu’il était possible de piller. Puis, après avoir brutalisé les hommes, ils ont violé un nombre indéterminé de femmes et tiré à bout portant sur des forces de l’ordre dont l’incompétence et la vénalité sont notoires, l’institution policière et les services du ministère de l’intérieur sud-africains constituant au demeurant des rouages essentiels dans le harcèlement quotidien dont les Noirs d’Afrique sont victimes dans ce pays.

Un pays transnational 

Les raisons de ce déchaînement de violence sont les mêmes que celles que l’on avance partout ailleurs dans les mêmes circonstances : «Ils prennent nos maisons, nous volent nos emplois et nos femmes». «Ils parlent des langues étranges». «Ils ne nous respectent pas». «Ils sont à l’origine de notre pauvreté». «Ils sont responsables de la hausse de la criminalité». «Ils ont le teint plus noir que nous autres».

Or, la présence des étrangers en terre sud-africaine n’est pas nouvelle. Comme dans le reste du Continent avant la colonisation, les migrations étaient la norme. Le brassage des populations à la faveur des guerres, des échanges commerciaux, des transactions d’ordre religieux ou des alliances était la règle. L’essaimage était la forme dominante de la mobilité. «Faire société» consistait essentiellement à «faire réseaux», à tisser des chaines de parenté et à nouer des dettes, que cette parenté et ces dettes soient réelles ou fictives.

C’est la raison pour laquelle, loin de constituer des unités closes, les entités ethniques sud-africaines sont si enchevêtrées aussi bien sur le plan culturel, linguistique que territorial puisque des rapports étroits les unissent non seulement entre elles, mais aussi à leurs pairs du Mozambique, du Zimbabwe, du Botswana, du Lesotho ou du Swaziland.

L’immigration européenne à partir du XVIIe siècle, l’importation de la main-d’œuvre servile dans la région du Cap, l’implantation des Indiens dans le Natal au début du boom sucrier, voire des Chinois au début de l’ère industrielle dans le Witwatersrand – tout cela a largement contribué à faire objectivement de l’Afrique du Sud un pays transnational, même si, l’apartheid aidant, il ne s’est jamais reconnu comme tel.

Ce caractère transnational ira s’accentuant au cours de la première moitié du XXe siècle avec l’afflux des Juifs, puis à partir du milieu des années soixante-dix avec l’arrivée des ex-colons portugais fuyant le Mozambique et l’Angola, les ex-colons rhodésiens après l’indépendance du Zimbabwe, et des minorités en provenance d’Europe de l’Est.

Au fond, depuis la découverte des mines d’argent de Kimberley et surtout des mines d’or dans le Witwatersrand à la fin du XIXe siècle, les frontières réelles de l’Afrique du Sud s’étendent du Cap au Katanga, les apports européen et asiatique dilatant davantage encore l’identité de ce pays et lui assignant une dimension transversale, transnationale et pluriculturelle que peuvent revendiquer bien peu de nations modernes.


Race, mobilité et lutte pour la survie
 

Pour créer et augmenter ses richesses, l’Afrique du Sud a toujours dépendu du travail des étrangers. À l’époque de l’industrialisation, une partie importante de la main-d’œuvre dans les mines était recrutée dans toute l’Afrique australe. À l’intérieur du pays, le travail saisonnier et migrant a lui aussi constitué l’une des technologies-clé du processus de prolétarisation.

Dépossédés de leurs terres et déchus de leur citoyenneté, les Noirs sud-africains étaient relégués dans les bantustans, sortes de réserves indigènes où la lutte pour la reproduction était des plus sévères. Ils ne pouvaient séjourner que temporairement dans la ville blanche. L’institution du laissez-passer permettait de contrôler leur mobilité au sein d’une économie capitaliste où la race produisait la classe tout en bloquant autant que possible l’émergence de la conscience du même nom.

Le travail saisonnier et migrant d’une part et, de l’autre, la relégation des Noirs sud-africains dans les réserves contribuèrent de façon décisive à l’implosion des structures familiales urbaines. Les liens communautaires furent atrophiés. La culture du petit entreprenariat et de l’initiative individuelle fut brisée, lorsque la liberté de faire du petit commerce ne fut pas abolie par la loi.

Mais surtout naquit une culture de la dépendance et de l’assistanat qui, aujourd’hui encore, pèse lourdement sur les conduites, hypothéquant les capacités des Noirs sud-africains à tirer parti des nouvelles conditions dans lesquelles se déroule désormais la lutte pour la survie en milieu urbain.

Pour les Noirs sud-africains, la fin de l’apartheid est donc synonyme d’accession de plein droit à la ville. Le démantèlement des lois racistes rend possible la liberté de mouvement et la liberté de résidence. Mais – fait capital - il est également à l’origine d’un double mouvement migratoire interne et externe dont les conséquences sociales et politiques sont loin d’avoir été mesurées.

Sur le plan interne, le régime d’apartheid commence à s’écrouler dès le début des années quatre-vingt, à un moment précisément où, la crise de production dans les bantustans s’aggravant, l’État raciste n’est plus capable de sceller hermétiquement ses frontières internes, de contrôler la mobilité des Noirs, d’intensifier leur exploitation par le capital tout en affermissant la ségrégation raciale.

C’est alors qu’une masse de gens sans travail, à peine éduqués et sans autre moyen de survie que la petite prédation commence à quitter les campagnes et à se déverser dans la périphérie des grands centres urbains, rendant dès lors impossible tout effort de planification urbaine, défigurant au passage le visage des principales villes sud-africaines, provoquant la fuite des classes moyennes blanches et noires dans des quartiers résidentiels (suburbs)ou dans des enclaves protégées par des compagnies privées de sécurité, et ouvrant la voie à des pratiques de survie qui accordent une place privilégiée au crime.

La formidable lutte pour les ressources qui, jusqu’à présent, était difficilement contenue dans les bantustans, se déplace dans le contexte urbain où arrivent, presqu’au même moment, des milliers d’immigrants illégaux en provenance du reste du Continent.

Du coup, les Noirs sud-africains font face, pour la première fois, non plus à leurs oppresseurs d’hier, mais à d’autres migrants (pour la plupart mieux éduqués qu’eux, disposant d’une pratique de la ville et habitués à ne rien attendre de l’État) venus d’autres pays d’Afrique et avec lesquels ils sont immédiatement en compétition, notamment dans le secteur informel, espace privilégié de la lutte pour la survie, ou encore dans le domaine du logement, de l’emploi, voire simplement l’occupation d’un bout d’espace dans des camps de fortune qui ne cessent de s’allonger.

Haine de soi et haine du semblable 

Ces camps de la pauvreté s’étendent à perte de vue et ceinturent toutes les grandes métropoles d’Afrique du Sud. Zones où se mêlent le droit et le non-droit, la maladie, la mort prématurée et la lutte sans pitié pour la survie, ils constituent des poudrières et menacent objectivement la stabilité du pays.

C’est dans ces non-lieux que s’est déplacée une bonne partie de la violence sociale caractéristique des années d’apartheid. À plusieurs égards, l’État n’y est présent que par les réseaux de la corruption tissés au détour du système des subsides aux indigents (social grants) mis en place par l’ANC au milieu des années quatre-vingt-dix dans l’espoir de juguler la pauvreté.

Mais la violence des Noirs sud-africains contre des Noirs d’autres pays d’Afrique est le symptôme d’une crise bien plus grave encore, que la fin de l’apartheid n’a fait que cacher. Celle-ci a trait à la profonde haine de soi et du semblable et au profond mépris de la vie si caractéristiques de la conscience blessée et victimaire. Les ressorts historiques de cette haine de soi et de ce mépris de la vie sont à chercher dans les longs siècles de déshumanisation dont l’Afrique du Sud, Noirs et Blancs, ont fait l’expérience et desquels ils sont encore loin d’être sortis.

Les dommages psychiques et physiques infligés aux Noirs par le pouvoir blanc pendant ces siècles obscènes a laissé des traces vivantes chez les uns comme chez les autres. C’est tout le pays qui est encore jonché de moignons – ce mélange de stupéfiante beauté, de cruauté et de laideur de l’esprit si typique des lieux que le démon humain a, à un moment donné, choisi d’habiter. Littéralement, le pays reste fracturé, couvert des stigmates de la Bête, le dieu-au-cul-de-chèvre que fut, ici, le racisme d’État, et dont on peut encore voir l’effigie dans le paysage, dans l’architecture, dans la manière dont les villes sont construites, les noms des rues et des avenues, les statues, les manières de parler des uns et des autres, l’impossibilité pour les uns et pour les autres de voir en le tiers le visage du semblable, ou simplement d’imaginer ce que cela peut vouloir dire d’avoir, quelque part, quelque chose en commun.

En dépit de taux de croissance économique élevés, l’Afrique du Sud reste confrontée au phénomène corrosif qu’est la pauvreté de masse. Celle-ci touche en majorité les Noirs même si apparaissent de plus en plus, ici et là, des poches de «pauvres blancs». Plus grave encore, le pays est peuplé d’une classe de gens totalement superflus qui, au regard des besoins actuels de l’économie et de ses transformations prévisibles, ne présentent aucun intérêt puisque, strictement parlant, ils ne sont simplement pas «exploitables», et encore moins producteurs de quelque valeur ajoutée que ce soit. Aujourd’hui, etre «prolétaire» est un luxe que bien peu de gens peuvent s’offrir.

Depuis 1994, le gouvernement a mis en place deux dispositifs extrêmement couteux dont le but est, non d’éradiquer la pauvreté en tant que tel, mais de la soulager. Il s’agit d’une part des subventions sociales pour les indigents (social grants) et d’autre part d’un mécanisme complexe d’accès à des services sociaux minimum tels que le logement. Mais ces mécanismes sont gangrenés par une corruption rampante à laquelle s’ajoute la rareté de cadres compétents.

Une véritable guerre sociale est en cours. Chaque année, environ 18 000 personnes sont victimes d’accidents de circulation. À peu près 50 000 autres perdent leur vie, victimes de crimes de toutes sortes. Le chiffre annuel des morts relatifs à l’épidémie de sida s’élève à près de 100 000. Le crime est si rampant et si lourdement présent dans la vie de tous les jours que n’importe qui peut perdre sa vie n’importe quand, n’importe où et pour n’importe quelle raison. Il n’existe de sécurité pour personne, et la violence revêt des formes de plus en plus brutales, de plus en plus prédatrices et de plus en plus sadiques. Le sentiment d’émasculation est si fort chez la plupart des hommes que plus de 50 000 femmes et jeunes filles font l’objet, chaque année, de viols.

Plus que tout autre facteur, la criminalisation rampante de l’ordre social, ajoutée à une croissance exponentielle de la corruption, représente la menace la plus directe contre l’ordre politique sud-africain. Que la transition démocratique soit, pour l’essentiel, bloquée ne fait qu’aggraver cette menace. Depuis 1994, le système politique n’a guère fait l’objet d’une profonde déracialisation. Il n’existe, en ce moment, aucune perspective d’alternance. Bien que déchirée par des luttes intestines, l’ANC est, de facto, le parti hégémonique – ce qui accroît le risque de confusion entre l’Etat et le parti. Progressivement, les intérêts objectifs de la nouvelle classe dirigeante et des classes moyennes noires se distinguent de ceux des classes subalternes – vivier à la disposition des forces populistes tentées par le mirage d’un pouvoir et d’un «homme fort».

Ceci dit, la violence contre les migrants d’origine africaine a fait l’objet d’une condamnation sans appel de l’ensemble de la société sud-africaine. D’ores et déjà, dans les universités, parmi les intellectuels et au sein de multiples associations civiques, s’esquisse un contre-mouvement. Ce dernier cherche à réaffirmer la vocation panafricaine de l’Afrique du Sud, son ancrage au reste du Continent et son attachement aux valeurs d’hospitalité sans lesquelles la victoire contre l’apartheid perdrait de son universalité. Plus qu’aucun autre pays, l’Afrique du Sud a largement contribué, au cours des dix dernières années, à la consolidation des institutions interafricaines, à la résolution des conflits dans bien des pays, et à la consolidation d’un agenda et d’une politique africaine des relations internationales. La présence économique de l’Afrique du Sud dans le reste du Continent est considérable même si cette présence relève souvent du mercantilisme pur et simple. Pour l’heure, le pays représente toujours l’unique chance qu’a le Continent de se tenir debout par lui-même.

Né au Cameroun, Achille Mbembe enseigne l'histoire et les sciences politiques à l'université de Witwatersrand à Johannesbourg, en Afrique du Sud. Il est l’une des figures les plus originales et les reconnues de la pensée postcoloniale contemporaine. Auteur du livre De la Postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine (première édition 2001), son œuvre explore les imaginaires postcoloniaux à partir d’une réflexion qui mêle philosophie et psychanalyse.

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17 avril 2008

ACHILLE MBEMEBE. DE LA REBELLION PASSIVE A LA VIOLENCE DIRIGEE

Achille Mbembe

“ L’Upc représente le potentiel insurrectionnel de la lutte qu’il faut réactiver ”

Ce professeur d’histoire et de science politique à l’université du Witwatersrand, Johannesbourg, Afrique du Sud, en s’appuyant sur l’héritage de l’Union des populations du Cameroun (Upc), fait l’examen de divorce avec des pseudo-valeurs inspirées par un régime corrompu et malfaisant.

Quel regard portez-vous sur l’Upc 60 ans après ?

S’il y a un héritage intellectuel, moral et politique du mouvement nationaliste qui vaille la peine d’être défendu dans le Cameroun postcolonial, celui-ci est sans doute à chercher dans l’idée même de la grève morale, du soulèvement, de la lutte organisée dans le but de mettre un terme à un ordre oppressif et malfaisant qui limite les capacités de vie et toutes sortes de potentialités. 

L’Upc a-t-elle des acquis ? Si oui lesquels ?

Dès sa fondation en 1948, l’Union des populations du Cameroun inscrit l’idée de la grève morale, du soulèvement et de la lutte organisée dans une triple perspective, et c’est ce qui fonde son héritage. Qu’est-ce la grève morale sinon le fait de sortir, en toute conscience, de la sorte de prison mentale dans laquelle les régimes oppressifs généralement encasernent leurs sujets ? C’est le fait de refuser obstinément d’adhérer aux pseudo-valeurs que met en avant tout régime de violence (la hargne, le mensonge institué et la fourberie, la loi du ventre et des fétiches, la faconde imbécile, le masque de notabilité sous les devers de la vénalité). C’est aussi le fait de se libérer moralement de l’emprise que ces pseudo-valeurs exercent dans la conduite de soi. C’est l’équivalent, si vous voulez, de l’insoumission éthique. Le soulèvement vise, quant à lui, à devenir libre, à être par et pour soi, à se constituer en tant que sujet humain responsable devant soi, devant les autres et devant les nations. C’est ce qu’il nous faut appeler la politique de la montée en humanité. Le soulèvement ou encore la lutte organisée vise ensuite à “ faire communauté ”, à “ faire nation ”. Car le souci de soi est, ici, inséparable du souci des autres – d’une politique de la solidarité et de la communauté qui inclue la communauté universelle des nations. La lutte vise finalement à produire la vie, à éliminer les forces qui, dans le contexte colonial, concourent à la mutiler, à la défigurer, voire à la détruire. Ce projet d’une vie humaine plénière – tel est le projet politique de l’Upc à l’époque de Ruben Um Nyobè. Tel est aussi le sens de sa lutte, le sens de sa mort, et le sens des souffrances et des sacrifices multiformes endurées à l’époque par tous ceux et toutes celles qui s’impliquèrent dans le mouvement de l’indépendance. Le soulèvement à l’époque a donc pour objet de répondre à la triple question : Qui sommes-nous et où en sommes-nous dans le présent ? Que voulons-nous devenir ? Et que faut-il espérer?

Au-delà du nécessaire combat pour le pain quotidien, Um Nyobè identifia ces questions de l’origine et de la destination, de la volonté et de l’espérance comme les questions centrales du politique. Je crois qu’elles le demeurent, à plusieurs égards, aussi bien pour l’Afrique en général que pour le Cameroun en particulier. Je crois également qu’elles restent inséparables des trois autres dimensions de l’éthique politique chez Um, à savoir monter en humanité, faire communauté et produire la vie. Sans cette dimension éthique, le politique se réduit à une vulgaire lutte à mort – la lutte pour la conquête d’un pouvoir qui n’a d’autre justification que lui-même ; qui est détaché de tout projet autre que sa propre reproduction et qui est prêt à tout pour y parvenir. Or justement, c’est là où nous en sommes maintenant, au Cameroun. Je dirais donc que de l’héritage de Um et de ses compagnons, ce qu’il nous faut réactiver aujourd’hui, de façon assez urgente, c’est cette pensée du soulèvement. Cette idée du soulèvement, il nous faut l’inscrire dans des pratiques culturelles et artistiques neuves (dans notre musique, notre poésie, notre roman, notre peinture et notre cinéma, nos manières de nous vêtir, de nous coiffer, de parler et de nous habiller). Ces actes de dissidence culturelle doivent préparer le terrain à des pratiques politiques plus directes et plus conséquentes, qui ne sont plus de l’ordre de l’émeute spontanée et sans lendemain, mais qui s’inscrivent dans un véritable projet de mise en échec d’un régime corrompu et malfaisant. 

L’Upc peut-elle renaître ? Si oui dans quelles conditions ?

Il ne s’agit pas nécessairement de ressusciter ce qui a fait son temps. Ce qui m’a toujours intéressé dans l’histoire du mouvement nationaliste, ça n’a jamais été l’histoire de l’appareil en soi ou encore l’histoire des luttes pour le contrôle de l’appareil pour l’appareil. On sait qu’après la mort de Um, cette “ petite histoire ” strictement sans intérêt se transforma très vite en une histoire de divisions et de ressentiment, une histoire à mes yeux totalement stérile, futile et qui, apparemment, se poursuit encore de nos jours. A mes yeux, le noyau de l’idée nationaliste, c’est plutôt cette lutte en vue de produire la vie, de rouvrir le futur, d’empêcher que le futur ne soit fermé. Ce que Um appela “ l’âme immortelle du peuple camerounais ”, c’est, aujourd’hui justement, le potentiel insurrectionnel de cette mémoire de la lutte, avec toute la dimension de foi et d’espérance qui en était le corollaire – foi et espérance en un avenir qui doit toujours rester ouvert. Je crois que dans les conditions actuelles, c’est ce potentiel insurrectionnel qu’il faut réveiller et réactiver si l’on veut ouvrir des horizons nouveaux pour ce pays bloqué depuis des décennies. Or justement, réveiller ce potentiel insurrectionnel suppose trois choses. Et d’abord un énorme travail dont le but serait la construction culturelle d’un imaginaire alternatif de la vie, du pouvoir et de la cité. L’invention d’un imaginaire alternatif de la vie, du pouvoir et de la cité exige la remise à jour des solidarités transversales, celles qui dépassent les affiliations claniques et ethniques; la mobilisation de ces gisements religieux que sont les spiritualités de la délivrance; la consolidation et la transnationalisation des institutions de la société civile; un renouveau du militantisme juridique qui avait caractérisé le début des années quatre-vingt-dix; le développement d’une capacité d’essaimage notamment en direction de la diaspora et l’adoption d’une plate-forme consensuelle concernant les réformes radicales et essentielles en vue de la refondation du pays une fois que le régime actuel aura été déchu. La pensée du soulèvement doit donc aller de pair avec une imagination de la refondation. Les deux sont, au demeurant, indissociables. Tout ceci suppose évidemment le développement de nouvelles formes d’organisations, d’associations et de réseaux capables de favoriser la naissance de nouvelles formes de militantisme bien enracinées dans les réalités locales, mais aussi capables de s’articuler sur l’international. Il suppose ensuite la constitution d’un véritable mouvement politique démocratique capable de transcender les clivages objectifs de la société camerounaise. Dans les conditions actuelles, un tel mouvement ne saurait être qu’un mouvement moral, une vaste insoumission morale. Mais il doit également être capable de rallier de manière réaliste toutes les forces constituées de l’opposition, y compris, si cela existe, la dissidence latente au sein du parti au pouvoir. Mais réveiller le potentiel insurrectionnel exige aussi que nous réfléchissions simultanément à la question de la violence armée. C’est une question politique et éthique extrêmement complexe et délicate qui vient de notre passé, qui hante notre présent et qu’il nous faut traiter avec réserve et de manière responsable. Car, tout sang versé ne produit pas nécessairement la vie, la liberté et la communauté. Pour le moment, je dis simplement que si les Camerounais veulent s’en sortir, il leur faudra tôt ou tard réexaminer cette possibilité inscrite d’ailleurs dans notre histoire – la possibilité du soulèvement armé. Il leur faudra opérer le passage de la rébellion passive, de l’émeute à une organisation plus systématique et plus structurelle d’une violence dirigée contre un pouvoir irrémédiablement corrompu, abrutissant et mortifère. Mais encore faudrait-il qu’ils soient prêts à consentir les inévitables sacrifices qu’exige ce genre de bond historique.

Entretien avec Noé Ndjebet Massoussi  Le 16-04-2008

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16 avril 2008

CELESTIN MONGA. LE PROCES DU REGIME BIYA

Celestin Monga: Lettre ouverte à Lapiro ou le procès du régime Biya 

Mon cher complice Ndinga Man,

Je ne vais pas te demander comment tu vas. Je sais bien que, du fond de ta cellule de prison, tu es en grande forme intellectuelle et que tu nous prépares déjà les textes pimentés de ton prochain album. J'imagine bien la pitié que tu dois éprouver pour tes pauvres policiers mal payés qui sont chargés de t'humilier jour et nuit. Je sais la dose de bienveillance que tu entretiens sûrement à l'égard de ces fonctionnaires zélés comme le "commissaire", le "procureur" ou le "juge", ces braves compatriotes qui ne font qu'appliquer les instructions de la hiérarchie. Ironie du sort : tu n'as cessé de te battre pour ces gens-là pendant toute ta vie d'adulte. Et voilà: ces souffreteux t'infligent maintenant les petites et grandes humiliations qui leur donnent l'illusion de disposer d'une parcelle de pouvoir. Pour une fois dans leur vie, ils sont, eux aussi, "quelqu'un". Mais tu le savais. Tu n'as jamais été dupe. Tu n'as jamais été un Mboutoukou. La vie imite parfois les mauvais films western de notre enfance: aucun bienfait n'est jamais impuni. Ceux qui bénéficient le plus de ta générosité sont souvent ceux qui se sentent humiliés par elle. Ils se sentent redevables et donc coupables. Ils peuvent se montrer hargneux, fourbes, implacables. Je suis sûr que tu dois sourire tous les matins et tous les soirs en les voyant déambuler devant toi avec leurs faux airs sérieux, leurs costumes mal coupés et leur faconde imbécile. Ils ont faim. Ils ont peur. Ils ont des enfants à nourrir. Ils ne peuvent te regarder dans les yeux et te dire ce qu'ils pensent véritablement au fond d'eux-mêmes, à savoir que tu es leur héros. Ils doivent bien faire semblant de respecter les ordres reçus, pour mériter leur maigre pitance. Sinon, ils pourraient eux-aussi se retrouver au cachot. Comme tous ces ministres de pacotille que l'on ramasse au hasard des humeurs du "Président de la République", et qui passent sans transition des fauteuils en cuir moelleux de leurs Mercedes volées au sol humide et puant des prisons de Yaoundé ou de Douala.

Toi au moins, tu n'as jamais habitué ton corps aux bonnes choses qui font si mal lorsqu'on en est brutalement privé. Tu as toujours été un citoyen de base et le succès international au niveau de ta carrière ne t'a jamais éloigné de ta modeste maison de Mbanga. Tes repères sont restés les mêmes, tes amis aussi. Tu n'as jamais eu besoin d'être nommé par "décret présidentiel" à un strapontin quelconque pour être quelqu'un. Tu es né seigneur et tu le resteras, que ce soit dans les plus grands palaces de ce monde ou au fond de ta cellule infecte de prison. En revanche, le commanditaire principal de ton arrestation et des tortures physiques et mentales dont tu es l'objet, a toujours été un esclave et le demeurera toute sa vie. Le fait qu'il se déguise dans des costumes trois pièces et qu'il se proclame chef de l'Etat depuis un quart de siècle ne changera rien à son destin : son histoire sera toujours celle d'un vieux Nègre aigri et complexé, tragiquement échappé d'une mauvaise bande dessinée. Même s'il nous survit comme il le proclame régulièrement, son éloge funèbre que nous écrirons collectivement, peut-être depuis nos tombes, en dira long sur son degré de machiavélisme et sa petitesse.

Grand Ndinga Man,

Je sais aussi que ton angoisse en ce moment concerne surtout Louisette, ton épouse, et les enfants. Comment se débrouillent-ils sans toi ? Comment vivent-ils ton absence de la maison ? Comment gèrent-ils la douleur de te savoir fragile et vulnérable derrière des barreaux, jeté tout nu à même le sol sous les regards méprisants de tes geôliers, livré en pâture à la pitié du monde ?
Je te rassure : Louisette est calme et réfléchie. Tu lui manques, bien sûr, ainsi qu'à Rebecca, ta petite fille de sept ans à qui j'ai parlé au téléphone hier. Mais n'aie pas d'inquiétude : toutes les deux portent leur douleur avec une classe et une dignité dont seules les femmes camerounaises sont capables. Louisette s'occupe héroïquement des enfants pendant ton absence. Elle est admirable. Elle est le symbole de ce pays-là, dont toi et moi ne désespérerons jamais.

Big Katika fô Mbanga,

Ceux qui t'ont traîné une nouvelle fois en cellule sont des joueurs de poker . Ils sont convaincus que le moment leur est propice pour procéder librement à toutes les malversations politiques possibles : la hausse des salaires, au demeurant insignifiante, que "le Président" a généreusement consentie aux fonctionnaires et aux soldats (comme si l'argent venait de sa poche), leur donne l'illusion d'avoir la situation en mains, comme ils aiment si bien le dire. Les cours record du baril de pétrole offre quelques centaines de milliards de francs supplémentaires pour acheter quelques âmes indociles. Les communiqués hypocrites de la communauté internationale ne portent que sur le Zimbabwe et le Tibet, ces lieux à la mode. La léthargie et l'épuisement mental des leaders de l'opposition sont des gages de tranquillité. Même les intellectuels (les "longs crayons" comme tu les appelles) sont essoufflés.

L'ensemble de ton oeuvre musicale le prouve, de Persévérance, ton premier album (1978) à Constitution constipée, ton dernier single (2008) : tu t'es préparé toute ta vie à assumer ce qui t'arrive aujourd'hui. C'est triste et banal dans le contexte du Cameroun actuel, marqué par des harcèlements de petits commerçants, des arrestations arbitraires (Mboua Massock), des enlèvements et détentions extrajudiciaires (Joe la Conscience), des accidents mystérieux (Jean-Michel Nintcheu), des assassinats odieux (Jacques Tiwa), la privatisation de la violence d'Etat par le biais d'un renforcement de milices privées aux ordres d'individus louches, et le médiocre cinéma de la chasse aux hauts fonctionnaires corrompus (Opération Epervier).

Fabien Eboussi Boulaga, ce philosophe que le monde entier nous envie mais que personne n'écoute à Yaoundé, s'interrogeait récemment : "Sommes-nous en voie de nous installer pour longtemps dans une société où règnent le mensonge, la funeste passion de l'enrichissement soudain, une joyeuse insouciance barbouillée de sang, de crasse, de stupre accompagnant la destruction de notre humanité ?" Oui, malheureusement.

Grand Ndinga Man,

J'y pense : 2008, déjà. 2008, 1991. Dix-sept ans. Les jours semblent reculer et l'histoire du Cameroun bégaie. Bien sûr, nous savons que l'histoire est tragique. Mais quelle douleur d'observer que, depuis 1991, notre pays a parcouru le chemin. . . à l'envers. Quelle déception de te savoir dans une cellule comme celle où beaucoup de Camerounais se trouvaient il y a une vingtaine d'années, simplement parce que l'on te soupçonne d'avoir exprimé une opinion, et d'avoir exercé ton droit citoyen de dissidence. Quel cauchemar de constater que les nombreux sacrifices consentis par tant de générations de Camerounais ont été gaspillés. Et de se sentir ramené si longtemps en arrière lorsque c'était moi qui passais des nuits en cellule, pendant que Ben Decca, André-Marie Tala, Djeukam Tchameni, Charles Tchoungang, Protais Ayangma et toi dépensiez votre souffle à travers le pays pour me faire libérer.

Au-delà de nos itinéraires croisés et de nos microscopiques cas individuels, quelle tristesse de voir notre pays revenu pratiquement à la case départ, et s'enfoncer allégrement dans le néant : fin février, en l'espace de cinq jours, plus d'une centaine de personnes ont trouvé la mort dans des violences policières - simplement parce qu'elles avaient organisé des marches de protestation contre la vie chère, contre le scandale de la corruption, contre les ambitions du monarque d'Etoudi. Une centaine de morts dans un pays de 20 millions d'habitants, c'est l'équivalent de 1.500 morts ici aux Etats-Unis. Pourtant, les prophètes de la démocratie de la Maison Blanche, du Pentagone et du Congrès, ceux-là mêmes qui voudraient imposer au monde entier des leçons d'éthique et de liberté se sont tus. Ils ont détourné le regard. Les actions courageuses de sensibilisation organisées par des militants de défense des droits de l'homme ne les ont pas émus. Il faut dire que ni les 200.000 morts du Darfour, ni les 4 millions de morts du Congo ne les ont sortis de leur "long sommeil dogmatique" (Achille Mbembe). Ce n'est donc pas la disparition de quelques Bantous sous le soleil de plomb et l'humidité des tropiques qui perturberait leur sérénité et leur bonne conscience. Plus grave encore, des milliers de Camerounais meurent chaque jour silencieusement à travers le pays, pour diverses raisons : ils n'ont pas accès à l'eau potable ; ils ne peuvent se rendre au dispensaire le plus proche, souvent situé à plus de dix kilomètres ; ou ils s'y sont rendus, juste pour constater que ces soi-disant centres de santé ne disposent ni de médicament, ni de l'équipement minimal, ni d'eau, ni d'électricité, ni même de médecin. Ils meurent aussi parce qu'ils tentent de vaquer à leurs occupations et se retrouvent dans de terribles accidents de la circulation?un demi-siècle après l'indépendance, les pistes que les colons nous avaient généreusement léguées ont disparu, faute de maintenance. Pendant ce temps, le monarque d'Etoudi apprend à jouer au golf et à écouter Mozart. Tiger Wood n'a qu'à bien se tenir?

Même la liberté de la presse que Pius Njawe et les autres croyaient avoir conquise de haute lutte en 1991 paraît désormais un souvenir lointain. Oui, bien sûr, plusieurs radios et chaînes de télévision privées ont reçu toutes les autorisations, licences et parfois même subventions et soutiens financiers nécessaires à leur activité. A condition d'afficher des grilles de programmes qui célèbrent la futilité, les faits divers, le divertissement et la nègrerie la plus crasse. Tant qu'il s'agit de montrer à l'antenne des Nègres hilares qui dansent le ndombolo, le "gouvernement" est serein. Quant aux médias qui osent diffuser des chansons de toi ou de Longué Longué, dénoncer la corruption, la débauche, l'impunité, tant pis pour leurs promoteurs : on leur enverra d'abord des inspecteurs d'impôts. Puis, des huissiers. Equinoxe TV, Radio Equinoxe et Magic FM en ont fait la triste expérience. S'ils ne captent pas le message, on leur enverra des tortionnaires de la Sécurité militaire (Semil), ceux-là mêmes qui ont les mines les plus patibulaires. Ensuite, on les jettera en prison après des parodies de procès sur des prétextes divers, ou on leur organisera carrément des accidents de la circulation. Personne ne se doutera de rien, puis qu'il est de notoriété publique que les routes et les véhicules circulant dans le pays sont en piteux états, et que la plupart des conducteurs à qui l'Etat a délivré un permis ne savent pas vraiment conduire?

Big Katika fô Mbanga,

L'élite politique, tu m'en as toujours parlée. Cela a toujours été un sujet de désaccord entre toi et moi. Je trouvais que tu étais trop dur, trop impatient avec eux. Je leur trouvais des circonstances atténuantes. C'est difficile d'être réduit pratiquement au chômage, d'être clochardisé, de vivre grâce à la charité de quelques militants, de recevoir régulièrement du gaz lacrymogène au visage, et de demeurer un homme libre. Ils ont eux aussi des familles à nourrir, n'est-ce pas ? J'espérais qu'ils finiraient par faire le bilan de leurs propres actions, constater leur inefficacité, et en tirer eux-mêmes les conséquences. Malheureusement, ils en sont incapables. Ils ont tellement rêvé de se substituer à leur modèle d'Etoudi qu'ils ont fini par lui ressembler. Au fond, ce n'est pas surprenant. Ces hommes-là sont faits du même moule. Ils partagent le même imaginaire. Ils sont vivants et nous nous en félicitons. Mais nous devons faire leur deuil politique et moral, et célébrer leurs funérailles.

Reste "l'Assemblée nationale", dont les trois quarts des membres sont des prisonniers de droit commun en sursis. Ils ont tous compris la grande stratégie de vie au Cameroun depuis vingt-cinq ans : il faut s'enrichir par tous les moyens les plus illicites, et ensuite se battre pour être "élu" député du parti au pouvoir. Réfugié alors dans l'hémicycle de Ngoa Ekelle, sanglé dans le costume de représentant de la nation, arborant une écharpe tricolore avec glands à franges dorées, l'on peut chanter à tue-tête les louanges du "Président de la République" devant les caméras et rire discrètement sous cape. Je me demande cependant quelle est leur attitude lorsque les lumières s'éteignent. Entendent-ils leur conscience (cette petite voix céleste dont parlait Rousseau) ? Ont-ils l'intention d'envoyer tous leurs enfants, petits enfants et autres familles s'installer définitivement à l'étranger ? Que leur reste-t-il du Cameroun ? Leur reste-t-il des larmes pour pleurer ? Leurs yeux-sont-ils si secs ?

Sont-ils tous devenus aveugles lorsque, ce 10 avril, ils ont accepté de modifier la Constitution selon les termes précis que le monarque leur avait imposés ? Posée comme cela, la question est d'une naïveté impardonnable. Bien sûr qu'ils ne sont pas aveugles. Ils sont simplement égoïstes et cyniques. Après avoir obtenu des augmentations de salaires et indemnités, les "députés" ont été sommés de s'aligner sur la ligne du parti au pouvoir, faute de quoi ils perdaient leur mandat, source de revenus et statut social. Et pour bien faire comprendre aux éventuels récalcitrants que le "Président de la République" ne rigolait pas, quelques anciens ministres avaient été jetés en prison peu avant la réunion de l' "Assemblée nationale", sous le prétexte de la lutte contre la corruption. Le message était clair : ceux qui oseraient s'opposer à la volonté du Palais se retrouveraient immédiatement derrière les barreaux, pour une des nombreuses malversations, détournements et trafics dont tous les "députés" sont coupables.  La technique a fonctionné : l'usage de la carotte d'une main pour amadouer les plus naturellement coopératifs, et le recours à la force la plus brutale pour secouer les quelques rares farceurs qui auraient des problèmes de conscience.

Tu connais mon avis sur la question de la révision : cette Constitution de 1996 est diabolique parce qu'elle porte en son sein les germes d'une guerre civile et même d'un génocide au Cameroun. Il fallait donc la modifier, mais de fond en comble, dans le cadre d'une grande conversation ouverte à toutes les sensibilités sociales et politiques, et sûrement pas pour supprimer la limitation des mandats présidentiels. Pas pour accommoder l'angoisse existentielle d'un individu qui, sentant venir sa fin, panique face à son maigre destin et croit pouvoir sinon ressusciter, du moins se réincarner en un autre.

Tu vois, Lapiro, en un sens, la situation est même plus préoccupante aujourd'hui : en 1991-92, nous avions au moins l'avantage de l'innocence, peut-être même de la naïveté. Certains d'entre nous croyaient vraiment pouvoir changer le pays. Nous bénéficiions d'un leadership intellectuel et moral d'hommes comme Mongo Beti, Ambroise Kom, Fabien Eboussi Boulaga ou Jean-Marc Ela, des gens à l'aise dans leur peau, n'attendant aucun subside, aucune subvention, ni aucune validation quelconque du monarque d'Etoudi. Les élites politiques sorties de l'ombre avaient au moins l'excuse de l'ignorance et de l'impréparation. Dix-sept ans après, l'incompétence politique n'est plus acceptable. Tu avais donc raison d'être particulièrement dur avec eux.

Big Katifa fô Mbanga,

Une chose dont les Camerounais ne parlent jamais, c'est le coût direct et indirect de la situation de crise larvée dans laquelle notre pays est enfoncé depuis si longtemps, sur les plans humain, financier, économique, politique et moral. Le coût humain, tout le monde le connait, y compris ceux qui jouent avec les chiffres du nombre des victimes. Qu'importe que l'on ait dénombré "seulement" des dizaines de morts lors des événements tragiques de février, ou qu'il y en ait eu des centaines. L'histoire de notre pays est, malheureusement, l'histoire de la violence et de l'impunité. Mais nous devons tous admettre qu'un Camerounais qui perd sa vie aujourd'hui, simplement parce qu'il exprimait son opinion et son ras-le-bol face à l'injustice est un mort de trop sur notre conscience collective. Dans un tel contexte, il est à la fois dérisoire et de très mauvais goût d'engager une polémique autour du nombre de victimes. Cela a les relents d'une comptabilité funèbre.

Et puis, quid des morts anonymes qui jalonnent notre quotidien ? Qui comptabilise ces Camerounais innombrables qui se retrouvent à la morgue de l'hôpital Laquintinie et d'autres centres de santé, parce qu'ils n'ont pas eu l'attention médicale à laquelle leur citoyenneté énoncée dans  la Constitution leur donnait droit ? Qui compte le nombre de ces enfants morts-vivants qui hantent chaque nuit les rues de Douala et Yaoundé comme des âmes damnées ou des fantômes ? Qui s'intéresse à ces milliers d'enfants abandonnés qui reniflent quotidiennement de la colle (la drogue des pauvres) dans les taudis de Maroua ? Qui s'intéresse aux enfants de tous âges abandonnés dans des orphelinats du Cameroun, morts avant même d'être nés ? Qui mesure vraiment le coût humain de cette crise que nous a offerte la politique dite du Renouveau ?

Grand Ndinga Man,

Je sais que tu aimes l'argent comme la plupart de nos compatriotes. Laisse-moi te donner un ou deux chiffres sur le coût financier et économique de la crise, qui est également astronomique. A cause de nos nègreries gouvernementales, l'Etat subit chaque année un manque à gagner financier que j'estime à presque 4 pourcent du produit intérieur brut, soit environ 400 milliards de FCFA. Il ne s'agit pas seulement de pertes de recettes douanières et d'impôt qui ne se matérialisent pas. Il s'agit aussi de taxes sur des activités et revenus privés perdus à cause de l'instabilité politique, des revenus publics partis en fumée à cause des retards sur des investissements publics et privés, du déficit des revenus touristiques, etc.

A cela, il faut ajouter le gaspillage des fonds publics, comme les centaines de millions de dépenses supplémentaires de fonctionnement pour la police et les forces armées ; les achats d'équipements imprévus et inutiles (armes, munition, gaz lacrymogène, etc.) ; les frais de mission et de "motivation" des officiers de l'armée, des leaders politiques affamés, et des chefs traditionnels transformés en clochards et en mendiants ; le financement des promenades à travers le pays de "missions de soutien et de sensibilisation"?

Bien sûr, le monarque d'Etoudi n'en n'a cure : depuis trois ans, la Société nationale des hydrocarbures verse chaque année dans les caisses de l'Etat (qu'il considère comme sa propriété privée) 500 milliards de Fcfa au bas mot. Où va cet argent ? Qui dispose de la signature sur l'usage des fonds ? Où sont les gourous internationaux qui parlent de "transparence" et mesurent la "bonne gouvernance" ?

Pire que tout cela est le coût symbolique et politique de notre descente aux enfers. Au pays, des millions de Camerounais se sentent abandonnés à eux-mêmes, trahis dans leurs rêves. Leur révolte se réduit à des séances de prières et à quelques crises de colère épileptique, souvent d'ailleurs suivies de cures de jouissance effrénées lors des cérémonies de deuil, funérailles et mariages. Avec un taux de chômage avoisinant 60 pourcent de la population active, le culte des plaisirs faciles, le divertissement, et les visites régulières chez les sorciers semblent être les seules voies de salut.
Ce profond découragement et cet effondrement des ordres des valeurs sont bien notés à l'extérieur, et l'image et la crédibilité du pays en prennent un terrible coup. Obtenir un visa et traverser les frontières aujourd'hui avec un passeport camerounais relèvent de la gageure. Un compatriote de Houston m'a raconté récemment qu'il avait mis son passeport en vente sur le website Ebay.com pour un dollar symbolique. Personne n'en n'a voulu. 

Oui, Ndinga Man,

Le Cameroun est aujourd'hui une triste métaphore de notre continent. La misère et la souffrance nous ont déshumanisés. A Washington, beaucoup d'Américains à qui je parle de la situation au pays haussent négligemment les épaules. Les plus sincères soulignent ce qui, à leurs yeux, nous caractérise : accoutumance à la misère et au fatalisme ; superficialité des élites jouisseuses ; acceptation passive d'une existence au rabais ; crises de violence à répétition ; bref, le désespoir permanent et goût immodéré pour l'insincérité.

J'ai appris à gérer ma colère. Je ne me fâche donc pas quand j'entends des gens qui nous veulent du bien nous décrire en ces termes. Lorsque j'explore le fondement de leurs opinions, ils le disent clairement : l'Afrique n'a pas eu le monopole de la souffrance et de l'injustice. Mais alors que d'autres communautés ont su vaincre les malédictions de l'histoire et se sortir de l'oppression, les Africains se seraient surtout enfermés soit dans un nationalisme primitif, soit dans une aigreur stérile contre le passé, se positionnant aux yeux du monde comme des victimes éternelles n'ayant à offrir à la conscience de l'humanité que leurs pleurs et leur amertume. Ils seraient en quelque sorte de ces peuples qui abusent de la malchance?

Big Katika fô Mbanga,

Tu m'as parfois demandé de te parler de la vie à Washington, de la façon dont les Camerounais ici et ailleurs dans le monde s'organisent pour influencer positivement ce qui se passe au pays. Oui, beaucoup d'associations ont été créées un peu partout, et certains compatriotes y mettent toute leur énergie, leur courage et leur passion. Ils organisent régulièrement des marches de protestations, collectent des signatures pour des pétitions, interpellent les journalistes et les organisations de défense des droits de l'homme. Ils font un travail ingrat, utile, mais malheureusement souvent inefficace.

L'exil est un défi constant. Il a évidemment de nombreuses dimensions. Il n'a pas besoin d'être géographique. Il peut se vivre à l'extérieur de son pays, tout comme il peut être intérieur et psychologique. Je veux dire par là qu'on peut vivre dans son propre pays et être en exil. C'est ton cas en ce moment, et celui de plusieurs millions de Camerounais qui vivent au Cameroun mais n'y ont pas le droit de vote, ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l'école, ne peuvent pas se soigner. On est en exil dans son propre pays, dans sa propre peau, dans sa propre existence lorsque l'on est contraint de vivre alors qu'on est considéré comme étant socialement mort.
Les Africains de la diaspora subissent souvent un double exil : ils vivent physiquement en dehors du pays qui les a vus naître, loin de leurs familles et amis. De plus, ils sont psychologiquement en dehors d'eux-mêmes. Coupés du sol natal et également coupés de l'idée qu'ils se font de leur propre vie, ayant perdu beaucoup de repères, comme des personnages des romans de Sony Labou Tansi... Naturellement, beaucoup d'entre nous souffrons de troubles mentaux divers comme l'anxiété ou la dépression, souvent sans le savoir. Je dis à mes amis ici que nous devrions tous avoir en permanence des comprimés de Prozac dans nos poches? Ceci n'est pas une affaire de statut social ou de moyens financiers. Car il ne faut pas confondre le bien-être, qui est une affaire individuelle, et le bonheur qui, chez les Africains, est souvent une question collective. L'aisance matérielle à laquelle certains d'entre nous ont droit en Occident ne leur confère pas nécessairement le bonheur de se sentir citoyens accomplis du monde. La grande question qui se pose à chacun d'entre nous qui vivons en exil est donc de savoir comment convertir le bien-être relatif auquel nous sommes parvenus grâce à notre travail, en vecteur de production de bonheur collectif au pays.

Comment maximiser l'exil ? Comment convertir le bien-être individuel auquel les Camerounais des Etats-Unis, d'Europe ou d'Asie peuvent accéder en un bonheur collectif ? Le premier réflexe est généralement de verser dans des actes de charité. Se contenter d'envoyer un peu d'argent au pays de temps à autre aide certes quelques familles là-bas. Cela nous donne aussi bonne conscience. Nous pouvons alors dormir sur nos deux oreilles avec le sentiment d'avoir rempli notre mission. Mais cela ne sera jamais suffisant. On n'a jamais vu un pays se développer simplement grâce à la générosité de quelques bienfaiteurs ou à la charité de sa diaspora. Malgré notre bonne foi, malgré la noblesse de nos intentions, malgré l'ampleur de notre générosité, les résultats de nos actions sur le terrain demeurent souvent insignifiants.

Complice Ndinga Man,

Comprenons-nous bien : je ne prétends pas qu'il soit inutile d'envoyer au Cameroun des transferts par Western Union, Moneygram, ou par d'autres moyens. Je ne prétends pas que les ouvrages scolaires, les ordinateurs ou les médicaments dont nous remplissons les containers en partance pour l'Afrique soient inutiles. Ils permettent d'éduquer des enfants et de sauver des vies. Mais dans l'ensemble, la rentabilité économique et sociale de ces opérations reste marginale. Après avoir envoyé d'énormes sommes d'argent au pays pendant cinq, dix ou vingt ans, beaucoup d'émigrés s'aperçoivent que les personnes ou les institutions que nous croyons avoir aidées se trouvent plus ou moins dans la même situation, et continuent de dépendre de notre générosité pour leur survie. On a donc parfois l'impression d'avoir simplement retardé une échéance douloureuse. La vraie question qui se pose est alors non pas celle de notre générosité, mais celle de l'efficacité et de la durabilité de nos actions. Nous devons diversifier nos méthodes d'intervention. Il faut se remettre constamment en cause, ne pas céder aux crises d'ego qui font croire que l'on a réussi dans la vie parce qu'on a décroché un diplôme, un bon travail, un bon salaire et une belle maison, généralement adossée d'ailleurs sur un crédit bancaire?

Il faut s'organiser plus rigoureusement pour changer les conditions de vie là-bas, et rendre les populations autonomes. Je ne crois pas que le destin de l'Afrique se joue à l'étranger mais quelques actions de lobbying bien ciblées à Washington, Paris ou Bruxelles peuvent influencer positivement les politiques publiques chez nous. Coréens, Chinois, Juifs et bien d'autres communautés d'émigrés se sont organisées pour peser efficacement sur les choses dans leur pays. Il serait utile d'étudier l'expérience de ces communautés dont les membres de la diaspora sont parvenus à influencer très positivement le développement politique et économique de leur pays. Non pas pour les répliquer mimétiquement chez nous car chaque contexte est particulier, mais pour en tirer d'éventuelles leçons dont nous pouvons nous inspirer. Attention : la raison principale pour laquelle les diasporas coréenne, chinoise ou juive sont capables de mener des actions efficaces dans leurs pays d'origine, c'est l'assurance qu'ils y disposent d'un système efficace de bonne gouvernance politique. A Seoul, Tel-Aviv ou Beijing, les fonctionnaires impliqués dans les transferts de ressources, de savoir et de matériel provenant de l'étranger ont généralement un sens civique élevé. Ils ont été formés pour valoriser l'intérêt collectif, considéré comme condition sine qua non à l'intérêt individuel. Chacun, à son niveau de responsabilité, mesure la chance dont le pays dispose de pouvoir compter sur l'engagement de ceux qui sont partis. La techno-structure administrative est donc préparée à faciliter les transferts de compétence, de technologie, et de ressources. Des institutions dignes de ce nom sont en place pour accueillir et même susciter l'implication de ces hommes que le pays a formés et qui sont partis. Au Cameroun en revanche, l'on n'a qu'indifférence, mépris ou jalousie à l'égard de ces compatriotes émigrés qui ont eu le tort de quitter la misère nationale. Les maigres dons qui sont envoyés de par le monde pour aider des organisations à but non lucratif, des écoles, des centres de santé ou des associations villageoises sont considérés comme des sources de profit. Les personnes résidant à l'étranger et désireuses de contribuer au développement sont systématiquement rançonnées par des douaniers et des fonctionnaires aigris. Les migrations peuvent avoir un impact économique énorme : les transferts de fonds que les Africains de la diaspora envoient tous les mois au pays et financent aussi bien la consommation que l'investissement. Dans des pays comme le Cap Vert ou le Ghana, ces transferts représentent de larges fractions du revenu intérieur. Toutes choses étant égales par ailleurs, les taux de pauvreté sont donc moins élevés au sein des communautés disposant d'une large diaspora qui sert de réseau commercial et financier au groupe. Beaucoup de commerçants sénégalais, maliens ou burkinabè de New York ont pu commencer leurs activités avec des crédits fournisseurs obtenus au sein de réseaux communautaires. Au-delà de son poids financier, la diaspora peut influencer le politique et l'institutionnel, les schémas sociaux et même les manières de voir. Les communautés expatriées les plus disciplinées peuvent s'organiser en lobbies d'influence très efficaces. Mais le plus important est la capacité de la diaspora à travailler étroitement avec ceux restés au pays pour lancer de puissantes initiatives citoyennes qui permettent de changer les mentalités et de crédibiliser l'espoir.

Grand Ndinga Man,

L'heure est grave, tu le sais aussi bien que moi. Nous avons épuisé notre stock de naïveté et de patience. Nous ne pouvons continuer ni d'attendre le Messie, ni de compter sur la bande de braves hurluberlus qui jouent à être les leaders de l'opposition. Comme leur double d'Etoudi, ils sont mentalement épuisés. Nous devons même avoir pitié d'eux, honorer leur service à la nation, et les envoyer au musée de l'histoire dont ils n'auraient jamais dû sortir. Nous devons prendre notre destin en mains. Car personne d'autre ne le fera à notre place. Ni ces hauts cadres de l'administration obnubilés par le énième remaniement ministériel, ni les officiers de l'armée, transformés pour la plupart en propriétaires immobiliers ou en commerçants, ni même la fameuse communauté internationale, qui n'a jamais cru un seul instant que les Africains méritaient eux aussi de choisir librement leurs dirigeants. Il suffit d'observer le silence complice de ces promoteurs de la démocratie, qui n'hésitent pas à faire le tour du monde pour aller imposer leur conception de la liberté en Irak, qui se mobilisent pour encourager le changement en Ukraine ou au Kosovo, mais sont aux abonnés absents lorsqu'il s'agit du Cameroun, de la Côte d'Ivoire, du Tchad ou du Congo. Paul Valéry l'a écrit quelque part : "Le pouvoir n'a que la force qu'on veut bien lui attribuer ; même le plus brutal est fondé sur la croyance.“ En somme, tout pouvoir est exactement dans la situation d'un établissement de crédit dont l'existence repose sur la seule probabilité (d'ailleurs très grande) que tous les clients, à la fois, ne viendront pas le même jour réclamer leurs dépôts." Il est temps que les 20 millions de Camerounais aillent au guichet de cette banque qui a mis notre société en faillite.

Nous devons affronter notre destin avec courage et optimisme. Nous devons organiser une large coalition citoyenne, au-delà des clivages idéologiques, politiques et ethniques artificiels qui divisent notre pays. Je l'ai toujours dit : 95 pourcent des Camerounais ont les mêmes problèmes (pauvreté, chômage, éducation de leurs enfants, accès à la santé). Les habitants de l'Extrême-Nord ont besoin d'eau potable, comme ceux de la province du Centre. Ceux de l'Est ont besoin de routes pour désenclaver leur région et évacuer leurs produits sur le marché, exactement comme ceux du Sud-Ouest. L'hôpital public de Sangmélima n'a pas plus de médicaments que celui de Bamenda. Les écoles publiques de Kousséri sont aussi déglinguées que celles de Bot-Makak. L'eau potable est aussi rare à Nkongsamba qu'elle l'est à Ebolowa. L'électricité est un luxe à Meiganga, tout comme elle l'est à Nanga-Eboko ou Bangangté. Mamfé demeure une ville enclavée, coupée du monde, tout comme Yokadouma et Moloundou. La misère est aussi violente à Batouri qu'à Garoua. L'écrasante majorité des Camerounais est unie dans sa souffrance.

En revanche, la minorité trans-ethnique qui gère le pays est solidaire dans la défense de ses intérêts. Un milliardaire Bamiléké a généralement les mêmes préoccupations qu'un milliardaire Foulbé ou Beti. Ces gens-là éprouvent rarement de la compassion pour le petit peuple, les "sauveteurs", les "ndos" et les "Tchouk head" dont tu chantes si bien les malheurs. Il n'y a donc pas de raison que nous nous laissions manipuler par les étiquettes ethniques vides de sens que veulent nous accoler les affairistes de la politique

Nous devons organiser une ferme protestation, et arracher notre avenir des mains de ceux qui nous ont prouvé qu'ils en étaient totalement indignes. Comme les Américains et les Français il y a plus de deux siècles, comme les Sud-africains en 1990, comme les Polonais et les Ukrainiens hier, nous devons exiger que notre citoyenneté et notre dignité nous soit restituée. Pour cela, nous devons penser en priorité à des actions non-violentes mais nous ne continuerons pas de tendre la joue droite à ceux qui nous giflent la joue gauche. Après tout, Jésus-Christ, homme non-violent s'il en fut, avait dû se résoudre à recourir au fouet pour chasser les incorrigibles marchands de Jérusalem : "Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple ainsi que leurs brebis et leurs b?ufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : Enlevez cela d'ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic !" (Evangile selon Saint-Jean, chapitre 2, versets 13-22).

Il y a toujours de nombreuses raisons de ne rien faire. Nous ne pouvons plus attendre. Le temps est venu de chasser des marchands du temple du Palais d'Etoudi. Nous devons le faire en évitant la haine et les règlements de compte, en affichant un niveau d'exigence éthique qui nous distingue de ces gens-là. Nous devons éviter les syndromes du Liberia ou du Rwanda. Je ne te détaillerai pas ici les modalités pratiques des actions citoyennes que nous devons engager. Des yeux voyeurs et indiscrets ne manqueront pas d'examiner cette petite lettre.

Complice Ndinga Man,

J'ai été plus long que je le prévoyais. Tes geôliers paranoïaques vont passer leur temps à chercher entre ces lignes la trace d'un coup d'état que toi et mois préparons. Demande-leur de se relaxer et de boire un peu de Matango à ta santé?Il va falloir que tu sortes vite de ta cellule. Beaucoup de travail nous attend. Les Camerounais ont urgemment besoin de ton énergie, de ton unique sens de la satire, de tes éclats de rire, de ta voix cassée, de ton sale caractère, de ton entêtement, de ton courage, et de ton amour inconditionnel pour ce pays nôtre.

En attendant de te voir libre, je te propose de méditer dans la pénombre de ta cellule ces propos de Martin Luther King : "The ultimate measure of a man is not where he stands in moments of comfort and convenience, but where he stands at times of challenge and controversy." Ce n'est pas ton pidgin. Laisse-moi donc te traduire cela : "La mesure ultime d'un homme, ce n'est pas l'acte qu'il pose dans les moments où il est confortablement à son aise, mais son comportement pendant les périodes de souffrance et de controverse." Je n'ai pas besoin de te renouveler mon indéfectible fraternité spirituelle, et de cette camaraderie du rêve qui nous accompagne depuis si longtemps.

Washington, 10 avril 2008 

© Célestin Monga, Le Messager 2008

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09 avril 2008

SEVERIN CECILE ABEGA. UN SAGE


Séverin Cécile Abéga : Hommage en Anthropologie
D’après ce soci-politologue, l’anthropologue décédé est un sage.
Par Vincent Sosthène Fouda*

Ekang bëse biso elang elang ééé !
Ééé éee!
Ekang bëse biso elang elang ééé!
Ééé ééé!
Beti benanga m'asug Ekang éée!
Eée éée ééé ééé
Melo'o m'abah,
Maba yi fo
Ekang bolo'o
Esagom
Madzo m'Ekang bolo'o
Esagom
Mëne Ekang mbolo
Esagom
Esangom mbo betoa
Yaaaaaaaaaa!
C'est au rythme de l'Esani symbole de la vaillance que la communauté universitaire s'incline devant toi ! Es-tu toujours là ? La mort a frappé très tôt à ta porte pour t'inviter à la suivre aux pays des initiés, les seuls autorisés à manger la vipère ! De l'autre côté du fleuve Mendim me Yom! Pour toi donc, les guerriers Seigneurs de la forêt ont retrouvé leurs lances et ont invoqué les mannes des ancêtres. Les Bimanes dans leur détresse se trémoussent dans leur misère, tu as dit misère ? Mais ils restent fiers comme au Ministère du Soya avec ce fou de Garba ! " Vous pensez que vous n'avez pas besoin aussi de quelqu'un ? Sé vous à l'hôpital, vous ne soignez que ton frère, votre ami, vous ne soigner pas les autres…Vous commandez là-bas, moi aussi zé commandé ici. Allez m'ackiser ". Je voudrais bien porter ma plainte, ma complainte plus haut chez le Gomna, mais ai-je ce qu'il faut pour mouiller sa barbe ?
Arrête Abéga, Estrellito le pistolero ton bourreau vient de faire son entrée pour les épousailles éternelles, Gorki Maïssa le Sénégalé est là, Banda l'enfant de Vimli proche des deux Tanga, celui des Blancs et celui des noirs, de Mongo Beti sont là pour te tenir la patte ! tu siègeras à la table du Seigneur ( Tebele Nti 1995)
Les femmes, celles qui t'ont suivi depuis la nuit des temps, depuis le victorieux retour de la femme d'orphée, depuis ton lointain village dans la grande forêt de Sa'a, depuis le Collège Bullier où tu fis tes premiers pas auprès des Frères Maristes québécois, aujourd'hui même dans leur Résidence de retraite de Château Richer sur le Mont Champagnat ils prient en chœur pour toi afin que la Lumière ait ton âme et que ta poussière devienne le limon qui fertilise à jamais la terre de tes ancêtres. Les femmes oui, elles, celles qui t'ont accueilli sur leurs genoux (Henri Ngoa) celles qui te percent encore aujourd'hui pour cet ultime départ elles boiront enfin le Wiscky ! (2004) Amala (2005).
Oui, moi aussi je suis de ce peuple, le grand peuple des Seigneurs de la forêt, le peuple Ekang qui a sa demeure ici et là-bas. C'est pourquoi je m'habille des traces qui subsistent dans ma mémoire pour rendre hommage au fils du Nyong, au romancier, à l'anthropologue, à l'enseignant et au compagnon de route comme on dit dans la scholastique jésuite. Je le fais afin que ceux et celles qui ne savent pas, entendent, qu'ils apprennent comment le fils du Yom est parti.

Abéga fils du
Nyong mendin me Yom
Tu es né dans la grande forêt de Sa'a mais ton papa instituteur a tenu que ton cordon ombilical soit enfoui dans le rhizome du bananier à Ntom-Lebel y a 52 ans et ceux qui savent disent que tu appartenais autrefois à la paroisse de Nkol Mebanga c'est-à-dire montagne où poussent sans cesse les tubercules de macabo c'est pourquoi tu as toujours affectionné les hauts vols, pour demeurer sur la montagne mais elle est-elle sainte ? Seuls les Pygmées nous le dirons - je ne manquerai point à cette cérémonie nuptiale tant chantée pour toi par Francis Bebey. Un jour tu as suivi les pas des aînés jusqu'à l'école et tu y es resté. Tu as rencontré une nouvelle famille, tu as souhaité être écrivain et dès la classe de cinquième tu as commencé la rédaction des Bimanes - le Frère Laurent Potvin ton professeur de l'époque me l'a confié aujourd'hui à Tebele Nti. Là tu as excellé, maniant le verbe dans différentes langues à la perfection comme en témoigne tes nombreuses publications. Je me résigne à parler de toi au passé ! Quoi de plus normal tu ne reviendras pas non jamais ! Tu fus un anthropologue chevronné parmi les meilleurs que compte notre pays, les mots sont de Philippe Laburthe-Tolra dans son dernier ouvrage Le désir d'Ariel ou la grande conversion des Seigneurs de la forêt. Beaucoup ont tenté de te suivre dans un esprit de filiation, avec tous les faux pas que cela implique. Je te propose d'accepter ces hésitations et ces faux pas, fébriles moissons mais honnête moisson même si nos fleurs peuvent être regardées comme de la mauvaise herbe. Nous t'exprimons toute notre gratitude car en bon maître tu as su infléchir de façon décisive notre conception du monde Ekang. Notre dette à ton égard est donc indiscutable.

L'anthropologue et le romancier….
Beaucoup retiennent de toi, un grand peintre de la société camerounaise à travers tes romans, d'autres ont vu en toi un philosophe, le fabricateur des idées et c'est à ce titre qu'on a eu recours à toi à plusieurs reprises. Je t'ai adressé une invitation le 5 avril 2007 pour le colloque " Anthropologie des cultures globalisées. Terrains complexes et enjeux disciplinaires ". Entre deux bouchées de crevettes depuis Kribi tu nous as proposé deux thèmes majeurs qui aujourd'hui nourrissent encore notre réflexion : " Le retour des jugements de valeur dans les sciences humaines ", " La fabrication du sauvage au troisième millénaire " C'est en cela que tu es vivant, comme un sage tu ne prends plus la parole ! Tu la laisses et tu hoches la tête en signe d'approbation ! Tu as droit à ton plat de vipère tu es désormais un sage parmi les sages !
Je voudrais dire autre chose : Abéga, tu as été l'homme qui provoque simultanément la réflexion du philosophe et celle de l'homme simple non simpliste. Eclaireur, bêcheur tu l'as donc été pour plus d'un pourtant tu n'es pas passé comme un météore, tu as marqué des générations de camerounais et tu m'as convaincu que le caractère unique de l'âge, le tien, 52 ans, mais aussi celui dans lequel nous vivons ne peut être saisi rationnel