M. LE PRÉSIDENT

Je n'ai plus tout à fait 20 ans, mais je répondrai à votre message à la jeunesse. Car, c'est clair désormais, vous nous lisez.

Tous les chefs d...'Etat modernes du monde utilisent Facebook, les réseaux sociaux. Les services de la Maison Blanche, mieux d'administrations présidentielles au Kenya, au Tchad, en Côte d'Ivoire, au Gabon, au Cap-Vert, c'est à dire chez nos voisins, vos pairs africains, en ont fait des outils stratégiques, des instruments de proximité, d'ouverture, de prise sur le réel. Les citoyens ont une lucarne sur les tours d'ivoire. La vôtre est aussi hermétique que les grottes de la vallée du Pandshir en Afghanistan !

Parfois, je fais un tour sur votre page officielle, fournie dit-on par un cabinet français, à l'exemple de la Web tv de la Présidence, comme ce soir du 05 février au soir où j'ai découvert qu'il n'y figurait qu'une lettre de condoléances à votre homologue allemand. Pourtant des centaines de camerounais et des dizaines de soldats tapissaient, tels des linceuls maculés, les sols de Fotokol massacrés par Boko Haram. Aucune allusion. Aucune évocation. Le vide sidéral !

Ce soir, vous avez préféré aux condoléances, à une compassion humble qui auraient grandi davantage votre stature, la réaction ; cette ostracisation d'une partie de vos compatriotes, comme l'éloignement dans votre esprit de l'idée d'accorder à Ahmadou Ahidjo le privilège d'obsèques nationales. Pardon, on s'adresse aux jeunes !

Mais hélas, M. Le Président, les temps ont changé.

Nous ne sommes plus en 1962, quand les américains expérimentaient en secret Arpanet, l'ancêtre d'Internet, le GPS pour contrer les avancées technologiques soviétiques et Aujoulat utilisait ses réseaux...Pas sociaux en ce moment là, puisque l'époque se foutait bien de l'avis du peuple.

Nous ne sommes plus en 1982 quand Eno Belinga de regrettée mémoire, composait pour la radio, les couplets à votre gloire, tubes qui continuent d'étrangler nos tympans dans les génériques de journaux de la CRTV.

Nous ne sommes plus en 1992, quand avec un score étriqué, une impopularité glaçante, et une courte majorité, vous avez sauvé les meubles de votre règne, sans la vigilance des portables et smartphones qui auraient certainement changé le cours de l'histoire...

Nous ne sommes même plus en 2002, époque pas si lointaine, quand le Cameroun expérimentait les premiers âges d'Internet, sans la fibre optique ou la future 4G, qui changera notre monde, dans ses habitudes de travail, mais aussi dans l'expression de la citoyenneté. Vous savez, la démocratie, ce ne sont pas que des proclamations. C'est une culture !

Nous ne sommes plus en 2008, quand ces jeunes sont tombés sous les balles, la faim au ventre et votre fin en règle prévue par la Constitution à l'esprit. Ils sont partis et vous en êtes à votre énième message. Avec les mêmes promesses de l'époque. C'est vrai, Jacques Chirac nous a parlé de la duperie des promesses en politique.

N'ayez pas peur des réseaux sociaux. Blaise Compaoré n'est pas tombé à cause d'un clavier mais d'erreurs de frappe sur la Constitution et d'appréciation des mutations de sa société. Joseph Kabila n'annonce pas son départ à cause de clics, mais d'un éveil citoyen, du dépit d'un peuple subissant un scandale politique permanent depuis son indépendance, l'empêchant de jouir de son scandale géologique ; puits de richesses détournées et dévoyées.

A ces jeunes, vous avez oublié de dire qu'il y'a 53 ans, à votre retour de Paris, on n'avait pas le choix entre le Bend skin et le call box. On devenait grâce à ses réseaux, Chargé de mission à la Présidence à 29 ans, Directeur de cabinet à 30 ans, patron du Cabinet civil de la Présidence à 34 ans et Secrétaire général de la Présidence à 37. Dieu était avec vous et maintenant les jeunes le traquent chez le Dr Tsala. Jesus était à votre berceau. Maintenant les camerounais vont le chercher au Nigeria quand Boko Haram fait le chemin inverse.

Vous avez oublié de dire que les inventeurs de Facebook qui n'ont pas 35 ans et pèsent des milliards de dollars, ont changé le monde. Ils vivent dans un pays où l'argent public n'est pas l'argent du président, où on soutient structurellement les start-up, pas au gré des humeurs et des coups de cœur comme vous l'avez fait avec le brillant Arthur Zang, inventeur du Cardiopad.

Vous avez oublié de dire qu'en rédigeant à plusieurs mains votre ouvrage de doctrine Pour le Libéralisme Communautaire, cet aréopage de proches collaborateurs de Sengat Kuoh à Joseph Charles Ndoumba, Georges Ngango, Jean Pierre Fogui, Louis Paul Ngongo, Ebenezer Njoh Mouelle, René Owona...en vous inspirant un humanisme à la camerounaise, vous incitaient à une chose simple :

* Adresser des condoléances à vos compatriotes morts de carnage à Fotokol le soir même; vous l'avez fait dans la foulée pour des personnalités extérieures et quelques jours avant, la France perdait sept de ses fils, et immédiatement, vous avez écrit à M. François Hollande.

* Rendre un hommage national, ériger une journée de deuil national; nous avons l'habitude de jours fériés inutiles pour un pays en quête d'émergence. C'est le minimum pour 400 morts !

* Rendre visite à des familles déplacées dans le Septentrion, d'ailleurs votre bastion électoral;

* Présider comme vos homologues qui utilisent Facebook à bon escient, les cérémonies d'hommage aux soldats.

Vous avez choisi comme d'habitude choisi la posture du lion. Les bons catéchistes du Petit Séminaire en déclamant La Fontaine, contaient la fable de la Mouche et du Lion; soit en langage moderne, ces bestioles qui essaiment sur la toile, zézayent, bourdonnent et dérangent votre système, votre mode de fonctionnement, vos habitudes.

Oui M. Le Président, les temps ont changé. On ne parle plus tout à fait comme hier. On surveille aussi ce qu'on dit. Sinon, on fait comme la Chine, l'Arabie Saoudite, la Corée du Nord, on coupe tout ! Plus d'Internet, de twitter, de facebook...What's App ? Vous en avez le pouvoir. Et croyez-moi, ce sera plus cohérent. Afrique Média vous applaudira. Les groupes de danse exulteront. Et le Congrès approuvera à l'unanimité.

Ecoutez, cher aîné, vous avez votre loi anti-terroriste, deux neveux bien placés dont l'un délégué à la guerre et qui rêvent de vous succéder. C'est léonin, c'est puissant. Rassurez-vous, personne ne viendra vous sortir d'Etoudi juste avec un texte sur Facebook.

Mais, nous sommes les mouches. Nous bourdonnerons. Sur les réseaux sociaux, nous parlerons de notre pays, de son malaise, de ses joies, de son génie et de ses mauvais génies, de la République des ministres à Kondengui, de Guérandi et de la lumière sur sa disparition, du retour d'Ahidjo et de Moumié, de l'impossibilité d'atteindre en l'état nos objectifs en 2020, première étape d'évaluation de la stratégie d'émergence, de la multiplication des plans d'urgence depuis des lustres, des lettres et tribunes de Marafa, de votre gouvernance mystérieuse, de vos réussites quand nous en serons convaincus, de tout. De nous. Car, vous n'êtes que le locataire de la charge. Le peuple, celui qui s'exprime en votre faveur, en travers ou sur les réseaux sociaux, est seul propriétaire du Cameroun.

Mani Bella, jeune artiste récemment adoubée par votre épouse, a si bien repris une expression populaire qui vaut aussi bien pour votre propos que le nôtre : Que celui qui n'est pas content cale en l'air. A la seule différence, qu'en calant en l'air, les faibles y restent souvent. Peu importe ! Nos cimetières sont constellés de morts d'opinions.

M. Le Président, nous connaissons le passif. Nous attendons que tout ça passe ! A quelques jours de votre 82e anniversaire, en vous souhaitant mes voeux, je sais que rien n'est éternel. Et ce n'est pas le Boko Haram qui vous maintiendra au pouvoir...ou sur terre.

Comme qui le dirait devant le Nnom Gui que vous êtes, en pays fang en l’occurrence : Abèl abèlye, avòle ke vòlye. C'est cuit mais ce n'est pas encore refroidi

Abdelaziz Moundé