Du discours à la pratique des droits de la personne : pour une analyse sociologique de l'individualisme en Afrique subsaharienne. Le cas du Cameroun


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Cette thèse analyse, à travers le cas du Cameroun, les transformations du lien social en Afrique subsaharienne, dans un contexte où la modernité juridico-normative portée par l’universalisme des droits de la personne transforme l’espace social qui semble désormais se moduler de façon à laisser une marge de manœuvre plus grande aux aspirations individuelles plutôt qu’aux règles communautaires. Elle s'appuie sur une recherche qualitative qui repose sur un travail de terrain mené dans la ville de Douala au Cameroun et qui a permis de recueillir une trentaine de récits de vie d’hommes et de femmes âgés de vingt-cinq ans et plus. L'analyse du contenu de ces biographies permet de constater la complexité des recompositions des modes de vie où, avec l’avènement des droits de la personne, les individus proposent des formes d’individualisations originales et très différentes de l'autonomie et de la déliaison que l’idéologie des droits confère à la notion d'individu comme abstraction, et avec elle toute une conception de la rationalité et de l’individualisme dont la pertinence universelle comme catégorie d’analyse est plus ou moins acquise. Cette thèse montre comment, dans les sociétés d’Afrique subsaharienne, la conscience des droits implique pour la conscience de soi une remise en question des règles communautaires et des appartenances non choisies qui ne signifie pas un rejet des cadres communautaires, mais la naissance d’un individu qui cherche à se positionner comme sujet de droit à l'intérieur d'un système communautaire hiérarchisé et contraignant. La conscience des droits induit un processus d’individualisation dans lequel l’individu en quête de ses droits et d'une identité choisie est dans un constant balancement entre le respect des règles communautaires et son épanouissement personnel. Un individu qui gagne du terrain, et qui assume de plus en plus la responsabilité de son originalité, mais aussi la coresponsabilité du devenir des relations communautaires indispensables à sa vie ; puisque ce sont ces relations qui lui apportent soutien matériel, intégration et reconnaissance sociale. L’individualisation se négocie sans rupture entre individu et société, entre tradition et modernité, entre sujet de droit et sujet communautaire dans un environnement résolument engagé dans la dynamique d’une modernité singulière.

Abstract:

This thesis analyzes, through the case of Cameroon, the transformations of the social link in sub-Saharan Africa, in a context where the juridico-normative modernity embodied by the universalism of human rights is transforming the social space so as to leave more room to individual choices by loosening community constraints. It is based on a qualitative research with fieldwork carried out in the city of Douala in Cameroon during which thirty life stories of men and women of twenty five years and above were collected. The analysis of the contents of these biographies reveals the complexity of the reconfiguration of the lifestyles whereby, with the advent of human rights discourses, individuals fashion original forms of individualization. These are very different from the loose autonomy that the ideology of human rights confers to the abstract notion of individual and to concepts of rationality and individualism whose universal relevance as categories of thought are taken for granted. This thesis shows how, in sub-Saharan African societies, the consciousness of human rights involving self-consciousness challenges community rules and ascribed identities. However, this does not implies the rejection of the communitarian framework, but rather the evolvement of an individual who manages to forge a place as a subject of rights within a hierarchical and constraining communitarian system. The consciousness of human rights infers a process of individualization in which the individual longing for his/her rights and for a chosen identity constantly navigates between allegiance to community rules and self-fulfillment. It is an individual who asserts himself and assumes more and more responsibility for his/her choices, but at the same time take responsibility for the future communal relationships which are essential to his/her life; because these relationships bring him/her material support, recognition and social integration. Individualization is negotiated without breaking down the dialectics between individual and society, between tradition and modernity, between the subject of the law and community subject in an environment subjected to the dynamics of a singular modernity.