Tout sur UNE AFFAIRE DE NEGRES - La Critique - Photos - Le 2009-09-25 00:47:40

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Malgré une sortie discrète et peu médiatique, Une Affaire de Nègres s'impose comme un documentaire africain majeur des vingt dernières années s'adressant directement à la conscience citoyenne de chacun. Sous forme de devoir de mémoire, Une Affaire de Nègres oeuvre pour l'inscription et la réappropriation de l'histoire récente du Cameroun. La cinéaste a recueilli de précieuses et sidérantes interviews qui font écho dans leurs mises en situation aux oeuvres essentielles que sont Shoah ou encore S21 la machine Khmer Rouge. Voici la seconde partie de l'interview que nous a accordé la brillante cinéaste. Outre l'évocation d'un constat dramatique de l'ignorance encore actuelle d'une grande partie des Camerounais vis-à-vis des crimes perpétrés par le Commandement opérationnel, Osvalde Lewat développe un regard plus général sur l'Afrique et les principales difficultés pour établir un Etat de droit dans de nombreux pays africains.


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UNE AFFAIRE DE NEGRES de oswalde lewat


Comment accorder une part prépondérante aux interviews face aux éléments matériels ?
La part de concret, si l'on considère les éléments matériels, est plutôt marginale dans le film. L'essentiel du film est constitué de témoignages. Je pense que c'est important. C'est un sujet assez peu médiatisé, contrairement à la Shoah, toutes proportions gardées évidemment. Il y a une mosaïque de films qui permettent d'avoir une unité sur ce qui s'est passé. Concernant le Commandement opérationnel, c'est une histoire ponctuelle qui s'est passée dans un petit pays. Je pense qu'il était important de mettre cette histoire-là en image, de montrer, de témoigner de ce qui s'était passé...

Dans quel état d'esprit, votre équipe et vous étiez après la fin du film ?
Quand j'ai fini le film, cela a été très difficile au début, maintenant ça commence à aller. Mais pendant trois ans quand on voit des gens, puis quand on tourne, c'est au-delà d'un simple travail, on reçoit beaucoup, les moments sont très forts. Certains films que j'ai réalisés, notamment Une Affaire de Nègres, m'ont conduit à une remise en question très personnelle. Un film comme ça, on n'en ressort pas indemne. Ce film était évident pour moi. Je ne suis pas sûre que je refasse un sujet comme ça. Je suis contente de l'avoir fait. Concernant mon équipe, certains ont subi des menaces, notamment mon équipe au Cameroun avec des lettres anonymes et menaces téléphoniques. Heureusement, il ne s'est rien passé, on croise les doigts pour que ça continue comme cela.
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UNE AFFAIRE DE NEGRES de oswalde lewat


Le terme démocratie tropicale appliqué aux pays africains reste toujours autant présent. On a l'impression tout de même d'être devant une démocratie inerte où l'impunité règne en maître. Comment lutter contre cela selon vous ?
En regardant ce film. Je pense qu'il est important que les Africains se construisent une mémoire. On a commencé, mais c'est encore trop timide. C'est en repartant de ce qui s'est passé, on peut aller très loin en revenant même sur l'esclavage, c'est en repartant de là. En questionnant sur ce qu'on vit aujourd'hui sur la dérive. On peut trouver peut-être des modes de gestion, de fonctionnement où chaque citoyen a le sentiment qu'il appartient à un Etat envers lequel il a des devoirs et envers lequel il est en droit de défendre ses droits.

Un Etat de droit ?
Il est important chez nous en Afrique qu'on revienne à la valeur d'Etat de droit. C'est-à-dire un Etat où les autorités elles-mêmes se soumettent au droit. Pour moi, c'est la base du dysfonctionnement observé dans de nombreux pays africains.

UNE AFFAIRE DE NEGRES : INTERVIEW (PART.2)

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Effectivement, l'avocat évoque le cas de la Côte d'Ivoire. Il craint que le Cameroun finisse ainsi !
Oui, dans un contexte où il n'y a pas de garde-fou, on a tous peur. Dans un contexte où l'on peut tout se permettre pour peu qu'on ait le pouvoir qui nous l'autorise. Quand les bords sont franchis, il n'y a plus de limite. Aujourd'hui, la clef chez nous en Afrique, c'est d'avoir une vraie démocratie. Il n'y a pas de différence entre le nord ou le sud. Seuls les garde-fous comptent. Ce sont par exemple des chartes électorales plus transparentes. Si celui qui est à la tête de l'Etat sait qu'il va être sanctionné si jamais il ne s'en tient pas à ce qu'il a promis ou qu'il déroge à la loi. C'est ça qui fait la différence. Sinon, il n'y aurait pas autant de mises en examen en France, autant de scandales. Les problèmes dans certains pays africains, c'est qu'il n'y a pas de garde-fou, qu'il n'y a pas d'Etat de droit. Maintenant vous me demandez comment résoudre cela...C'est l'urne...



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Cela paraît une évidence. Mais en pratique ça l'est moins...
Bien sûr. C'est pour cela qu'il y a des gens qui s'engagent, c'est pour cela qu'il y a des gens qui donnent leur vie, pour que les générations à venir aient une vie meilleure. C'est pour cela qu'il y a des films qui sont faits. C'est pour cela qu'il y a des livres qui sont écrits. C'est pour cela qu'il y a une société civile. Et dans mon film, autant je critique la démission du contrepoint politique, autant je montre que la société civile a démissionné. Au Cameroun, la société civile n'est pas forte. Elle ne peut être un contre-pouvoir puissant, pouvant faire face au régime qui est en place. On ne peut pas espérer aboutir à un équilibre. Et le problème ne vient pas que l'Afrique est pauvre, qu'il y a un déséquilibre profond entre les classes dominantes et les masses populaires... Le problème c'est qu'il y a une classe moyenne extrêmement marginale. Le seul moyen d'inverser la tendance c'est en ayant une société civile.

Le générique de fin est comme un coup de guillotine avec ces gens interrogés dans la rue qui regrettent que le Commandement Opérationnel ne soit plus en place. Durant tout le film, vous oeuvrez à reconstruire la mémoire du Cameroun et là, vous revenez à une réalité très concrète dans laquelle l'éveil des consciences a du mal à se réaliser.
Tout à fait, c'est une fin qui peut choquer, on me l'a dit. Et je l'assume totalement. Quand on voit la demande de plus de mesures répressives, que cela soit en France ou partout ailleurs, quand on voit le curseur qui a été mis sur la répression de la liberté individuelle un peu partout dans le monde. On se rend bien compte que ce sont les populations elles-mêmes qui demandent cette répression tant qu'elles ne sont pas touchées, tant qu'elles ne sont pas concernées. Ce qui revient à la question de l'indifférence. On a une notion abstraite de l'autre et du danger qu'on peut avoir. Et pour résoudre cela. On ne va pas au fondement des problèmes, on ne repart pas à la source, notamment au Cameroun. Il y a eu le grand banditisme, il y a eu l'insécurité. Mais elle est partie de quoi ? Qu'est-ce qui fait qu'un pays comme le Cameroun, il y a 10/15 ans était réputé pour faire partie de ceux les plus sécuritaires et qui basculent dans l'insécurité, les braquages et les assassinats. Effectivement, il y a eu une crise économique qui a été mal gérée et qui a fait que les gens se sont enfoncés dans la misère et la pauvreté. Les parents n'ont pu envoyer leurs enfants à l'école, etc. Je pense qu'il est important de revenir aux sources des difficultés des sociétés, qu'elles soient occidentales ou africaines, et d'apporter des réponses à ces difficultés-là. La première réponse qu'on a en général et qui semble satisfaire la majorité des gens, ce sont des mesures répressives de façon législative. Alors, on fait une loi, puis d'autres, on peut maintenant mettre des enfants de 12 ans en prison, etc. Après, on dit qu'il y a surpopulation carcérale, suicide... quelque part, on a les dirigeants qu'on mérite. C'est ce que je montre dans le film. Si ce pays-là est comme ça, c'est parce que cette population est comme ça.



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Pouvez-vous revenir sur le choix du titre ?
Je voulais un titre qui marque, car on ne s'était pas assez penché sur le cas du Commandement Opérationnel. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, on s'arrête sur le titre. C'était un titre en forme d'ironie. Car je me disais que si c'est le sujet du film, les gens vont se dire : encore un drame en Afrique, encore des assassinats, encore une affaire de noirs, une affaire de nègres. Avec le politiquement correct, personne ne peut dire Une Affaire de Nègres, même si on n'en pense pas moins. Et j'estimais que mettre un titre comme celui-là, c'était au contraire dire : Non, ce n'est pas juste une affaire de nègres, c'est une affaire d'êtres humains, et puis surtout c'est une affaire ponctuelle qui s'est déroulée au Cameroun, mais qui peut se produire partout une fois qu'on souscrit aux dérives insécuritaires. Le rapport à l'altérité doit être différent. On doit penser différemment. Parce qu'au fond, au-delà de l'effet de pigmentation qui nous différencie, nous sommes fondamentalement semblables. Culturellement différents, génétiquement semblables. Que ce soit une affaire de nègres, ou de Mexicains, de Chinois... C'est avant tout une affaire d'humains.

Avez-vous de prochains projets ?
J'ai envie de faire mon prochain film en Israël. Ça sera aussi un documentaire.

Propos recueillis par Gwenaël Tison