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02 mars 2009

OUTRAGE AU PRESIDENT BIYA

Une nouvelle lettre ouverte. Que de lettres! Que d'interpelations! Les armoires sont pleines, comme les coeurs des Camerounais, des thèmes de la détresse, des mots d'amour pour que la raison règne un jour sur le Cameroun. Mettre un homme en prison parce qu'il émet une remarque de désolation. Emprisonner un chef de famille, affamer ses enfants pour une remarque! Nous sommes simplement au Cameroun. Le pays de "la paix social" aux milliers de réfugiés politiques et économiques. En lisant ces mots de Puis N Njawe, les phrases de George Orwell (1984) résonnent: "La guerre c'est la paix. La liberté c'est l'esclavage. l'ignorance c'est la force." N.T

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Editorial de Pius N. Njawe

Lettre ouverte à Paul Biya



Excellence, Monsieur le président de la République,
Au moment où je retourne au Cameroun après un court séjour professionnel à l’étranger, j’apprends que Monsieur Fube Roland Fonwi Tita, professeur de l’enseignement du second degré dans le sous-système éducatif anglophone, est toujours détenu à la prison centrale de Yaoundé. J’avais en effet entendu parler de son arrestation au moment où je quittais le pays, mais j’avais classé cela dans le registre de la rumeur, tant le motif qui circule dans l’opinion est simpliste et ridicule. En réalité, je n’y ai pas cru. Mais au fur et à mesure que la date du 05 mars 2009 approche, jour prévu pour une nouvelle audience de l’affaire au tribunal de première instance de Yaoundé – centre administratif, je sens monter en moi la fièvre et ressens en même temps la tension dans le corps social, en tout cas chez ceux qui défendent les droits de l’homme. D’où l’urgence de vous écrire, Monsieur le président de la République, afin que le Cameroun et particulièrement vous-même ne ratiez pas l’occasion de passer à côté de votre propre cri.
Selon les informations en notre possession, M. Fube Roland Fonwi Tita a été arrêté à bord d’un taxi le 30 janvier dernier, alors que vous reveniez de Libreville. Le véhicule devait le conduire à Nkolmbong où l’attendaient des élèves de la Christian comprehensive high school où il enseigne. Il s’est demandé pourquoi vous ne pouviez pas prendre l’hélicoptère à partir de l’aéroport pour éviter de bloquer la ville au moment où vous passez. Un homme qui l’écoutait a obligé le taximan à les conduire à la direction nationale de la police judiciaire, à la présidence de la République, au secrétariat d’Etat à la défense, avant de le remettre entre les mains de la justice où il a été mis sous mandat de dépôt le 04 février 2009 et envoyé à la maison d’arrêt de Kondengui avec pour motif “ outrage au président de la République ” et autres. Sans assistance. Nous apprenons aussi qu’on lui a posé des questions sur un projet d’attentat contre les autorités avant de l’obliger à signer un procès-verbal indiquant, entre autres, qu’il est sans-emploi.
Si ces données sont exactes, c’est qu’il s’agit d’une violation flagrante des droits de l’homme en plein cœur de la capitale. Vous savez vous-mêmes, M. le président, que lorsque vous sortez ou entrez au Palais de l’unité, la capitale est bloquée au niveau du grand rond-point de la Poste centrale. Ce qui entraîne la paralysie des voies de circulation qui débouchent sur le centre-ville. La ville est donc divisée en deux, aucun automobiliste ne pouvant franchir la ligne de balkanisation circulatoire. Je ne connais pas de Camerounais sérieux qui ne se plaint pas – même si c’est dans son cœur – de cette situation. Car combien de fois, confrontés à la rigueur insensée de la police, beaucoup n’ont pas pu honorer leurs engagements de la journée parce que le président passe ? Imaginez donc le trou que cela creuse chez les créateurs de valeur ajoutée !

Monsieur le président de la République,
La question de votre transport par hélicoptère est une véritable préoccupation. Vous devez y songer d’urgence, sinon Kondengui pourrait se remplir de citoyens qui osent s’interroger sur votre traversée de la ville. Quand vous arriviez au pouvoir au début des années 1980, vous affirmiez, notamment le 22 mars 1985 à l’ouverture du congrès de Bamenda qui accoucha du Rdpc, qu’au “ Cameroun, il n’est plus nécessaire d’entrer au maquis, de quitter sa famille ou de prendre le chemin de l’exil pour exprimer ses opinions. ” Vous aviez à l’époque marqué un grand coup dans le cadre de ce que l’on appelait alors l’ouverture démocratique. Dans les médias, vous affirmiez que vous voudriez que l’on retienne de vous l’image de l’homme qui a apporté aux Camerounais la démocratie et la prospérité.
Oui, c’était bien dit. Bien dit parce que là, par la parole de son chef, le Cameroun ne se mettait plus en porte-à-faux avec sa loi fondamentale. En son préambule, celle-ci stipule en effet : “ Le peuple camerounais affirme son attachement aux libertés fondamentales inscrites dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Charte des Nations unies, la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples […] Nul ne peut être inquiété en raison de ses origines, de ses opinions ou croyances […] ” D’où vient-il donc qu’aujourd’hui encore on en soit à fouler aux pieds ces principes universels inscrites dans la Constitution de notre pays ?
On pourrait ici répondre, au regard de ce qui est reproché à M. Fube Roland Fonwi Tita, que le problème n’est pas le fait d’avoir exprimé des opinions. Dans le chef d’accusation, il y a un “ et autres… ” qui apparaît. Et puis, l’on apprend qu’il a subi un interrogatoire sur un probable coup d’Etat en préparation. C’est vrai, les services de sécurité de la République doivent être vigilants à tout moment ; ils doivent traquer tout ce qui peut mettre en péril la paix dans un pays comme le nôtre. Des rumeurs de coups d’Etat ont effectivement circulé et vos services de renseignements, on le sait, sont en état d’alerte. Mais pensez-vous, même si cette rumeur avait quelque fondement, que le taxi soit le milieu le plus propice pour l’expression des opinions des protagonistes de ce coup ? Pensez-vous que le relais idéal des données sur ce coup soit un professeur plein d’avenir qui ne demande qu’à gagner sereinement sa vie sans être contrarié par des contingences – routes barrées par exemple – qui lui font perdre des sous ?

Monsieur le président de la République,
Rappelez-vous que des ordres ont souvent été donnés pour ramener de grands assassins, généralement sous la pression extérieure, et que les personnes rapidement présentées par la police ou la gendarmerie n’étaient pas les bonnes. Vos services de sécurité travaillent peut-être, M. le président, mais rappelez-vous qu’ils n’ont pas les meilleurs résultats du monde : Limbe, Ahala, Mbrodong, Garoua-Boulaï … sont là pour vous convaincre que ces gens sont très souvent hors sujet. Le tribunal a dit qu’il ne pouvait pas juger sans entendre d’abord les témoins. Voilà une position sage. Mais qui sont les témoins ? En attendant de les retrouver, ce professeur doit-il rester en prison ? Jusqu’à quand ? Et sa famille ? Et ses élèves ? … Nous pouvons affirmer que l’on assiste là à une sorte d’arbitraire dont l’absurdité n’a d’égal que l’univers kafkaïn. De ce point de vue, on évolue vers un procès en sorcellerie.
En un mot comme en mille, M. le président, je ne crois pas qu’il faille encore douter que vous avez, avant tout, entre les mains, un cas de violation flagrante de la liberté d’expression. Ce cas s’ajoute à beaucoup d’autres, célèbres : Lapiro de Mbanga toujours interné à la prison centrale de Douala – il était dans le viseur depuis qu’il avait chanté la “ Constitution constipée ” – et Joe la Conscience qui avait lancé la campagne Don’t touch my Constitution et engagé une marche, puis une grève de la faim dans le dessein d’infléchir votre désir de faire modifier la disposition constitutionnelle sur la limitation des mandats présidentiels.
En affirmant sa volonté d’écouter d’abord les témoins, la justice vous donne là une occasion en or de laver votre pouvoir des salissures dans lesquels les services de renseignements veulent davantage le noyer. De grâce, ne donnez plus le loisir à ces services de retourner le couteau dans la plaie encore béante de la société camerounaise aujourd’hui meurtrie par le désespoir.
Un conseil, M. le président, faites libérer M. Fube Roland Fonwi Tita.

Salutations patriotiques !
Pius N. NJAWE



CEO
Free Media Group
BP 5925, Douala – Cameroun
Email: pius.njawe@freemediagroup.info

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24 décembre 2008

AUX DEPUTES DU NORD CAMEROUN

Une ambiance nauséabonde. Une ambiance de règlement de compte plane sur le Cameroun. Quand en toute "bravitude" suicidaire, dans le sud de l'Afrique, dans le Zimbabawe, un homme s'accroche désespèrement au pouvoir, quitte à être le dernier Zimbabwéen débout, au Cameroun un drôle de détricotage s'amorce. Les députés du parti au pouvoir dans la rue pour manisfester contre le régime. Il fallait vivre pour voir cela.  Ils n'ont pas eu  la bonne part. Ils veulent montrer leurs muscules face à un pouvoir qui s'accroche contre vents et marées. Un pouvoir qui persiste dans la culture de la médiocrité. Cette interpellation du journaliste et acteur social illustre parfaitement la décrépitude de l'outil étatique.

Je vais  orienter la réflexion de ce dernier article de l’année 2008 dans trois directions

1- l’attitude des députés du peuple

2- les détournements de biens du peuple

3- une prise de position claire sur les perspectives évolutives de notre pays. Ce que le peuple attend des députés

Une information relayée par la presse et bien recoupée par nos soins fait état de ce qEloundoujosephue les députés nordistes ont décidé de tout boycotter si l’on ne donnait pas la priorité du recrutement aux étudiants de cette partie du territoire national. Le pouvoir a tremblé et comme chaque fois que « son pouvoir » est ébranlé, le Chef de l’Etat a réagi avec une inhabituelle célérité. Les instructions auraient donc été immédiatement données pour que tous les dossiers des « nordistes » soient retenus. Des indiscrétions disent d’ailleurs  que « Paul BIYA » pilotait personnellement le dossier.

Ça va encore durer combien de temps ce chantage politique exercé par certains compatriotes ? Est-il possible de continuer à vivre ensemble dans ces conditions ? Il me souvient que dans les années 70, nous étions Sali DAIROU et moi  élèves au lycée technique de Douala. Il se rappelle que tout lui était gratuit. Il avait un billet d’avion aller/retour. Il était automatiquement admis à l’internat qu’il ne payait pas, y compris la restauration. Il disposait d’une bourse. Moi je me débrouillais au quartier. Nous nous souvenons que nous avions un camarade fort brillant, nommé TASSIOBE Lucas originaire du Grand- nord. Il était major en série E. C’était un génie. Qu’est-il devenu ?

Sali est entré à l’ENAM par le biais des mêmes privilèges ; puis après un itinéraire administratif  bien huilé, il est passé  Ministre. Plus de trois décennies plus tard, Sali, tu continues de penser que ton fils doit bénéficier des mêmes privilèges que toi et le mien connaître les mêmes déboires que moi ? Ce n’est pas sérieux.

Je voudrais que tu te souviennes que cette politique partisane n’a pas été favorable au septentrion. La raison principale en est que pour le père de cette approche, de gestion des ressources humaines, l’objectif n’était pas le développement du grand nord. Il s’agissait d’avantage d’actes politiques ponctuels.  Amadou Ahidjo n’a pas beaucoup pensé à l’ avenir dans ce secteur, comme son successeur d’ailleurs. Il a orienté le recrutement des ressortissants du grand nord vers l’armée et l’administration. Les autres corps de métier ayant été abandonnés aux sudistes. Il me souvient d’ailleurs qu’à cette époque lorsqu’on voulait punir un fonctionnaire on l’affectait dans le nord. C’est exactement au même jeu que vous vous livrez en ce moment.

Vous faites du populisme et du clientélismeclientélisme. Ça ne rendra service ni aux jeunes camerounais originaires des régions septentrionales ni au Cameroun.  Imaginez que les enseignants qui sont majoritairement du sud décident de ne pas enseigner les enfants du grand Nord. Ou encore que les députés du Grand Sud mettent la pression pour que les jeunes du sud soient prioritaires dans les institutions de formation du Sud ?

Retenez en tant que député du peuple que le Cameroun n’est qu’un hameau du village planétaire et que pour gagner les rudes batailles à venir que nous impose la mondialisation /globalisation nous devons disposer d’une élite compétente, voire compétitive. Nous devons envoyer les meilleurs dans ces combats. J’ai parlé de TASSIOBE qui, bien qu’originaire du grand nord, ce génie des mathématiques a sombré dans l’oubli d’une politique tribaliste voire clanique, qualifié pompeusement d’équilibre régionale. L’idéal si on veut vraiment appliquer cette politique c’est de fixer des quotas et d’effectuer les concours le même jour dans chacune des régions du pays, de corriger le même jour et publier les résultats suivant le mérite. Si chaque député doit confectionner ses listes, à quoi cela sert-il de faire des concours ou des études de dossiers ?

Au mois de janvier 2008, des partis politiques, des associations et des syndicats décidés à combattre la modification de la constitution, m’avaient confié la tête d’un mouvement dénommé la Coordination pour la Défense de la  Démocratie et de la Constitutionnalité (C2DC). J’ai eu l’opportunité d’entrer en contact avec les réalités du grand nord. J’ai eu à dénoncer publiquement les comportements obscurantistes des élites « du grand nord » y compris la mégalomanie de certaines.

C’était lors d’une communication à Garoua sur invitation  de mon ami ABOUBAKARABOUBAKAR Ousmane MEY, président de l’association Justice Plus. Il lancé à l’époque une action pour le retour de la dépouille du premier chef d’Etat camerounais. J’étais pour le retour officiel des restes d’Amadou Ahidjo, à condition qu’ils soient inhumés à Yaoundé capitale du pays. Qu’un mausolée soit instauré pour tous nos héros. Qu’il fasse partie du patrimoine national et non nordiste.  Sinon cela restera « une affaire de famille ».

J’avais également déploré le fait que le « grand nord » soit coupé du grand Sud. Cameroon Tribune arrive à KOUSSERI dans le meilleur des cas 72 heures après. Il n’existe pas de radio privée pas d’université privée. Et pourtant ce n’est pas l’argent qui manque à cette élite qui a d’ailleurs bénéficié d’avantages énormes. Qui a obtenu des crédits sans garanti et souvent sans remboursement.  Allez à NGAOUNDERE vous y trouverez certainement l’un des palais les plus somptueux d’Afrique. On parle de plus de 11 milliards enterrés ici. Pourquoi ne pas faire comme les SIANTOU, NDI SAMBA, KAPTUE ? Pour ne citer que ceux-là ? Dans le « grand nord » il existe des problèmes spécifiques qui intéressent peu nos députés. Nous y sommes encore à l’époque médiévale avec l’omniprésence et l’omnipuissance des  lamidats. La pratique de l’asservissement et de l’esclavage y est présente et permanente.

Quelques enseignements sont à tirer

Les députés d’une manière générale ne savent pas ce que le peuple attend d’eux. L’unité tribale affichée face à la question du recrutement à l’école normale de Maroua jette de graves soupçons sur la capacité de notre parlement à défendre les intérêts nationaux. Les jeunes de toutes les régions du pays sont confrontés aux mêmes réalités quotidiennes. Il y a donc là la démonstration de la légendaire « solidarité nordiste », tout parti politique confondu. Face à la question des tracteurs destinés aux organisations paysannes et détournés par les membres du gouvernement et assimilés on ne les a pas entendu.

Nous savons maintenant que les députés sont bien capables d’infléchir les actions du Gouvernement et de l’Exécutif. Ils sont restés indifférents à la revendication principale du peuple qui est le retour des fonds déposés dans les banques étrangères par les détourneurs.  Ce sont les complices de l’action gouvernementale.

L’empressement avec lequel le président de la république a réagi montre qu’il voudrait encore se présenter pour 2011. Sinon cette pression n’aurait aucun effet sur lui. En effet voici le message de Sali DAIROU au chef de l’Etat : « M. le président, allez dire au Président de la République que nous adhérons à sa politique. Nous l’avons soutenu hier et nous le soutiendrons encore demain. D’ailleurs il est notre candidat en 2011. Mais nous ne pouvons pas cautionner cette politique de marginalisation et d’exclusion que certains membres du gouvernement sont entrain de mener vis-à-vis du Grand- nord ». Et Paul BIYA a cédé à ce chantage politique abject. Mon cher Sali tu sais bien que Paul BIYA ne peut plus tenir longtemps. Lorsque nous serons en face, personnes de même génération, sur quel clavier joueras tu ? Ce petit chantage qui ne profite qu’au petit groupe que vous constituer  va encore durer combien de temps ? Pensez-vous à bâtir une nation ?

      Il est bon que l’on se dise la vérité. Quelles que soient nos origines culturelles nous sommes d’abord camerounais. Nous n’accepterons pas que notre beau pays affiche un jour le spectacle désolant qu’offre la plupart des républiquettes africaines, gouvernées par des roitelets au profil républicains douteux. Appuyés généralement par une élite clientéliste et bassement tribale. Des prédateurs vivant sur la dépouille des peuples paupérisés et volontairement maintenus dans l’obscurité. Ils ne transformeront pas notre pays en un champs de batailles ou de guerre tribalo/ethniques meurtrières telles que nous les observons dans la sous région. Nous combattrons jusqu’au dernier souffle cette élite, s’adonnant avec un cynisme satanique au détournement des richesses du peuple.

Pillages qui se répercutent avec une violence inouïe sur les conditions de vie des citoyens : chômage massif des jeunes toutes origines confondues, inexistence d’un système de santé cohérent, incapable d’endiguer le paludisme. Ne parlons pas des autres endémies et pandémies qui sont en balade de santé chez nous. Déficit chronique de l’habitat décent (plus de trois millions de logements). Cette situation déjà catastrophique est doublée ces deux dernières années par  le déguerpissement sauvage des populations. Sans souci de leur recasement. Une insécurité alimentaire grandissante, du fait d’un manque de vision dans l’approche stratégique de lutte contre la crise alimentaire ; mais aussi et surtout du fait d’une corruption quasi institutionnelle qui sévit au MINADER.

  Stratégie de corruption

Elle consiste en fait à mettre tout le monde dans « le coup ». Y compris le chef de l’Etat. On se souvient qu’il y a environ deux décennies, le chef de l’Etat, face à la pression des musulmans, avait du renoncer publiquement à une parcelle que l’on lui avait fourgué à l’époque. C’est la stratégie de compromission.

Ainsi, INGWAT II aurait planté 200 hectares de palmier à huile à MVOMEKA. Pour le suivi des plantations du Chef de l’Etat on n’a pas trouvé mieux que d’y affecter le directeur général du CENEMA, entreprise stratégique de promotion de l’outil agricole. Celui-ci sera viré pour mauvaise gestion semble-t-il mais maintenu à la tête de l’institution. Le résultat est là. Le CENEEMA est absent de la stratégie agricole. Apparemment l’homme est fatigué, physiquement diminué. Dans la même veine, des dons japonais en camions, auraient été orientés à MVOMEKA. Le Président le sait-il ? Cette stratégie consiste, à exhiber  « le don » au supérieur hiérarchique comme un passeport  pour le laisser aller. Souvenons – nous d’ONDO NDONG et la fondation Chantal BIYA ou encore SIYAM SIWE et les campagnes RDPC. 

Nous ne nous tairons pas. Nous n’admettrons jamais que le tribalisme, le népotisme ou l’appartenance à quelque secte soit les repères de l’excellence et/ou de la compétence. Je vous souhaite joyeuses fêtes de noël et de nouvel an. Nos vœux de Santé, de prospérité et que Dieu bénisse le Cameroun.

Joseph Marie ELOUNDOU. Journaliste Acteur Social

Un autre outil stratégique de sécurité alimentaire connaît une inertie scandaleuse. C’est l’office céréalier. Veut-on vraiment combattre la crise alimentaire ?  La question qui reste lancinante est celle de savoir si le Président veut vraiment être le promoteur de la démocratie et de la prospérité. Si oui comment expliquer que lorsque la société civile manifeste et revendique pour que des tracteurs détournés par des personnalités bien connues soient remis au peuple, que les leaders de cette société civile soient mis aux arrêts tandis que les coupables ne courent aucun risque. 

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24 août 2008

LES BAMILEKE, ET ENCORE LES BAMILEKE

"Le tribalisme n'existe pas, mais il tue. Plus il est dépourvu de fondements, plus il se fait virulent et se déchaîne."

Eboussi Boulaga. Lignes de résistance, Clé, 1999.

Il est difficile de faire croire que la situation actuelle du Cameroun est le seul fait d'une tribu. La destruction systématique des instruments de développement du Cameroun durant les 27 dernières années est à mettre sur le compte d'une clique au pouvoir. Le principal responsable, Paul Biya, à la tête du pays, est issu du Sud-Cameroun. Les membres les plus influents, dans le Nord comme dans le Sud du parti-Etat RDPC ne sont pas tous des Boulou ou des Beti? La paupérisation actuelle épargne-t-elle la province d'origine du chef de l'Etat? Les Boulou qui bombaient le torse au début des années 1980, affirmant haut et fort leur pouvoir, ont-ils aujourd'hui le retour attendu. Le livre "scandale" de Ateba Eyené pose les premiers points d'interrogation. Pourtant, ces même Boulou n'évitent pas le piège du Bouc émissaire. Ils considèrent toujours qu'ils sont victime des Bamiléké, même quand ils ont l'illusion de contrôler les rênes du pouvoir politique. En 1956 à Ebolowa et Sangmelima, en 1966 à Tombel, 1992 dans l'ensemble du Sud, pour ne citer que les points reconnus par l'histoire. Nous ne citerons par les appels au meurtre des présidents de Football après des matches de Football perdus dans la province de l'Ouest Bamiléké. Dire que le gouvernement de Paul Biya, compte en son sein, un homme nommé Mama Fouda, ministre de la santé, chef de file de l'épuration ethnique dans le Mfoundi, est déjà donner une meilleure qualification de la situation du Cameroun. Mais une question reste entière. Pourquoi toujours les Bamiléké? Ces derniers sont-ils des étrangers? Ils comptent pourtant des ministres influents dans le gouvernement de Paul Biya. A cette question, Puis Njawé ne répond pas. Il a la pudeur de croire que la dénonciation des incongruités d'un régime en perdition amène à prévenir des tragédies. Merci pour son courage.

N.T

A LA CROISEE DES MACHETTES...

Puis N. Njawé

A la fin de la première tournée qu’effectua Paul Biya en tant que chef d’Etat dans les dix provinces camerounaises en mai 1983, l’élite du Mfoundi, alors menée par Emah Basile, n’avait trouvé rien de mieux à offrir au nouveau président en tournée dans leur village, qu’une machette et un chasse-mouche. C’était le 11 juin 1983 devant le gratin politique, administratif, diplomatique et traditionnel réuni à l’esplanade de l’hôtel de ville de Yaoundé à l’occasion de la dernière étape de cette tournée. Geste hautement significatif dans le contexte politique de l’époque, marqué par le bicéphalisme entretenu par Ahidjo à la tête de l’Etat, et plaçant pratiquement sur le pied de guerre les originaires du Grand sud, fortement mobilisés pour défendre ce qu’ils considéraient alors comme « leur pouvoir ». A quoi l’illustre hôte aura cette réponse malheureuse : « Je saurai m’en servir », empruntant même au chef de guerre israélien cette explication devenue consacrée : « Qui veut la paix prépare la guerre ».

Neuf ans plus tard, à l’occasion de l’élection présidentielle de 1992, commença à Ebolowa la chasse aux « allogènes ». Armés de machettes et autres armes blanches, les populations autochtones entreprirent de casser, de piller et d’incendier les biens des « Anglos-bamis » soupçonnés d’intelligence avec le SDF de Ni John Fru Ndi et l’Union pour le changement, qui avaient proclamé le leader charismatique vainqueur de ladite élection présidentielle devant Biya. Le mouvement s’intensifia, contraignant certains membres des communautés grassfields de la région à plier bagages, et touchant même certains quartiers périphériques de Yaoundé. Un illustre ministre de la République monta alors au créneau et déclara à la Crtv que le gouvernement encourageait les citoyens de Yaoundé de s’armer de machettes pour parer à d’éventuelles attaques, ajoutant même que jamais le marché de la machette ne s’était bien porté que depuis que cet appel avait été lancé. Faut-il le rappeler, cette dérive faisait suite à un autre appel insistant lancé et réitéré chaque matin sur les ondes de Radio Centre, la station provinciale de la Crtv, invitant les populations à barrer la voie aux « étrangers » qui voulaient les spolier de leur « pouvoir ». Une véritable « radio mille collines » à la camerounaise, en fait !

La fameuse « Déclaration des forces vives du Mfoundi » rendue publique lors des émeutes de février 2008, de même que celle des chefs sawa datant de la même époque, s’inscrivent dans cette logique tribale ici encouragée par le pouvoir comme stratégie politique. Où des dignitaires et autres hauts cadres de la République prônent la loi du Talion, promettant de « répondre désormais aux coups par coups », non sans inviter « fermement tous les prédateurs venus d’ailleurs, de quitter rapidement et définitivement (leur) sol, car ils n’y seront plus jamais en sécurité… ». Que de tels propos soient tenus dans un pays où l’on se dit émancipé et où l’on dit construire une nation est inimaginable, déjà. Mais qu’aucune sanction ou tout au moins des mesures disciplinaires ne soient prises à l’encontre des auteurs est tout à fait inadmissible. Comment en effet des gens qui appellent à la haine tribale contre des compatriotes qui n’ont pas choisi de naître dans telle région ou telle autre, peuvent-ils bénéficier d’une telle impunité tant de l’autorité de l’Etat que de la société toute entière ?

Comment dès lors s’étonner que des supporters décident de s’attaquer à de paisibles citoyens parce que leur club de football aurait été victime d’injustice de la part des instances dirigeantes de la FecafootFecafoot dont ceux-ci ne sont même pas membres ? Ce qui s’est passé à AkonolingaAkonolinga mercredi dernier est la conséquence logique de toute la préparation psychologique décrite ci-dessus, et constitue à notre sens une interpellation forte à l’endroit des pouvoirs publics ainsi mis devant leurs responsabilités. Il faut que, pour une fois, des sanctions exemplaires soient infligées aux coupables des actes criminels enregistrés dans cette localité, dont l’assassinat d’un « commerçant » qui a reçu un coup de … machette (certains parlent de hache) sur le crâne, l’incendie de plusieurs maisons et commerces appartenant à des gens bien ciblés, et dont le seul crime est d’être originaires de l’Ouest. Pourquoi donc les adeptes de la machette ne vont-ils pas exercer leur art à Bakassi où la rébellion met désormais en déroute une armée camerounaise qui a plus que besoin de rescousse, ainsi que le démontre dans la présente édition de votre journal une interview exclusive que celui qui se présente comme l’un des chefs de cette rébellion a bien voulu nous accorder ?

Nous voici donc à la croisée des machettes. Et l’Etat doit prendre ses responsabilités, disons-nous, afin que force reste à la loi. Ne l’oublions pas : le génocide rwandais avait commencé comme cela, comme un jeu, et le commerce des machettes devint un des plus florissants… Avis donc à cette élite-là qui produit des discours pouvant conduire à la dérive, aux autorités qui laissent faire, aux hommes politiques qui ne jouent pas franc jeu, et surtout, à la justice qui devrait plus que jamais être vigilante.

Le messager Le 21-07-2008

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25 juin 2008

Une réponse à Achille Mbembé

Chasse à l’étranger en Afrique du Sud : Une réponse à Achille Mbembe

Dans les deux dernières semaines du mois de Mai 2008, l’Afrique du Sud a connu une crise sociale grave. On a compté plus de 40 morts, plusieurs centaines de blessés, près de vingt mille personnes déplacées et dépossédées de leurs biens. Des femmes ont été violées. La chasse à l’étranger s’est faite à la machette et à l’arme à feu. Le gouvernement a eu recours à l’armée pour ramener l’ordre. Une image de l’Afrique du Sud, autre que celle que nous connaissions jusque-là, est apparue, suscitant ici et là, des analyses et des commentaires dont celui d’Achille Mbembe.

Sous un habillage progressiste, les thèses de Mbembe sont fondamentalement réactionnaires : Elles tendent à réduire cette crise sociale à une bouffée xénophobe, à un accès de sauvagerie des déclassés sociaux des villes sud-africaines, incapables de s’adapter à la nouvelle société sud-africaine caractérisée par le cosmopolitisme et une compétitivité économique impitoyable. La horde des déclassés sociaux, bouffis de haine, ont fondu sur les étrangers et les ont “ cannibalisé ” à la manière des bons sauvages.

La montée en puissance de la xénophobie est due à ‘’ la haine de soi et du semblable, et au profond mépris de la vie si caractéristique de la conscience victimaire et blessée propre aux masses populaires des villes sud-africaines’’.
Les lumpens-prolétaires sud-africains, véritables attardés sociaux sont incapables “ de voir en le tiers, le visage du semblable, d’imaginer ce que signifie avoir quelque chose en commun ”

Xénophobie, retour brutal de la sauvagerie refoulée, conscience victimaire, inaptitude à la pratique de l’éthique cosmopolite et attardement économique des couches populaires expliquent la crise du soi-disant modèle sud-africain. On le voit donc : Ni la façon dont a été soldé le contentieux de l’apartheid, ni le pouvoir d’Etat, ni le modèle économique néo-libéral ne sont en rien responsables de la crise.

Mépris des pauvres et stigmatisation des couches populaires

La tonalité lexicale des mots que Mbembe mobilise dans sa narration du fait social et de l’urbanisation en Afrique du Sud, pour qualifier les couches de déclassés fait frémir et montre la haine et le mépris qu’il nourrit à leur égard : “ …ivres, sans travail, bandes de criminels armés, violeurs de femmes, cruels, gens totalement superflus, parasites, déformateurs du visage des principales villes sud-africaines… ”. sans commentaires.

Les couches populaires sont assimilées à la racaille, à quelque chose d’étrange. Ils constituent le siège de l’instinct primitif, de la pétulance propres aux sauvages. Ils n’auront de salut que s’ils se soumettent à une cure de civilisation afropolitaine préfigurée par la Nation “ Arc-en-ciel ”. Bref, ils doivent être heureux, afropolitains dans la misère la plus abjecte et l’indignité. Mbembe, n’hésite pas à malmener certaines idées et concepts historiques jusqu’à en chasser l’esprit, pour faire passer, à moindre frais, sa haine des pauvres sud-africains. Pour vendre sa camelote afropolitaine dont la récente crise vient de sceller la vacuité, il entreprend de dénigrer le nationalisme noir et le panafricanisme, en limitant leurs horizons à une solidarité raciale creuse. Tout comme son cosmopolitisme se contente d’être la captation informelle d’une main d’œuvre corvéable à merci et d’une immigration moyenne qualifiée, motivée par la recherche exclusive de la réussite personnelle. Tout ceci, dans le cadre juridique des Etats-nations qui sacralise pourtant la frontière c’est-à-dire la distinction entre l’étranger et le national.

Il ne sert pas à grand-chose de convoquer les banalités du genre “ … Dans le reste du continent avant la colonisation, les migrations étaient la norme. Le brassage des populations à la faveur des guerres, des échanges commerciaux, des transactions d’ordre religieux où des alliances étaient la règle … faire société consistait essentiellement à tisser des chaînes de parenté et à nouer des dettes, que ces dettes et cette parenté soient fictives ou réelles… ”, en taisant volontairement cette vérité fondamentale que ce brassage s’opérait dans une économie non capitaliste.

Que dire du silence de Mbembe lorsque le gouvernement sud-africain renforce les patrouilles aux frontières, multiplie les rafles et les expulsions par train de milliers de ‘’clandestins noirs’’, pratiques qu’il dénonce bruyamment lorsqu’elles ont lieu en France ? Ces clandestins doivent être certainement des Martiens.

Cette discrimination dans la dénonciation entre la chasse à l’étranger effectuée par l’Etat sud-africain et celle à laquelle se livre les populations déclassées des villes sud-africaines, renseignent suffisamment sur l’hypocrisie intellectuelle de Mbembe. Assurément, les couches populaires payent très cher chez lui, pour avoir brisé la vitrine derrière laquelle “ …était en train de naître une forme de fusion culturelle inédite, sous-bassement d’une modernité afropolitaine… ”

La fin du compromis post-apartheid

Pouvait-il en être autrement ? Dès lors que, pour masquer des stratégies de classe, l’on a absolutisé le soi-disant modèle arc-en-ciel présenté comme l’horizon indépassable en Afrique du Sud. Que la réalité politique et sociale contredise la belle idée ! les idéologues du ‘’modèle sud-africain’’ ont les pieds bien solides sur terre. La Pauvreté de masse, le déclassement politique des classes populaires, l’explosion des inégalités sociales etc… sont plutôt, pour ces idéologues (donc Mbembe), une attestation de la pertinence politique du modèle sud-africain.

Ce que le pouvoir sud-africain a vendu au monde comme étant le modèle arc-en-ciel, s’avère une escroquerie politique et historique que la réalité a fini par rattraper : En vidant le contentieux de l’apartheid de son contenu économique et social, pour la limiter à la reconnaissance des droits politiques et civils des noirs sur laquelle l’on apposa la façade symbolique et éthique de la commission ‘’Vérité et réconciliation’’, la classe dirigeante au pouvoir créait non seulement l’embryon socio-politique, mais programmait le développement de la situation que tout le monde déplore aujourd’hui.

Ce que Mbembe feint d’ignorer, en affirmant grossièrement que la race créait la classe, c’est que l’apartheid n’était que la face idéologique infâme d’un régime colonial et prédateur, mis en place par les migrants blancs. Que le racisme d’Etat, parce que plus visible, ait relégué à l’arrière plan, la question de l’appropriation sauvage par les migrants, des ressources du sol et du sous-sol sud-africain, n’autorise pas de nier que le racisme d’Etat était d’abord de la rapine économique avant d’être une affaire politique et sociale. Séparer la dimension économique de son pendant politique et social, dévoilait une démarche de classe qui privilégiait les intérêts de l’élite de l’Anc et (sa clientèle économique, sociale et intellectuelle) actuellement au pouvoir au détriment de ceux des couches populaires.

A l’actif de notre thèse de l’apartheid comme étant essentiellement un Régime d’expropriation matérielle des noirs, nous faisons remarquer que, dès lors que le pouvoir raciste blanc s’est rendu à l’évidence que l’apartheid politique n’était plus tenable, il sauvegarda l’essentiel de ses privilèges économiques en cédant le pouvoir d’Etat à l’élite de l’Anc acquise à l’idée d’un “ compromis pragmatique ” avec les blancs. Nous ne pouvons pas expliquer ici les ressorts politiques, psychologiques, et culturels de l’acceptation facile par les Mandela (bien que nous ayons du respect et de l’estime pour lui) Mbeki et Cie, du nouveau rôle historique que leur assignait la bourgeoisie blanche. Nous notons simplement que la bourgeoisie blanche et le nouveau pouvoir noir ont misé et instrumentalisé jusqu’au bout le gisement symbolique constitué par la commission “ Vérité et réconciliation ”, le mythe de la nation arc-en-ciel et l’illusion d’une pleine jouissance des droits civils et politiques parmi les populations noires, pour reporter sans fin, le solde de la facture sociale. S’ils n’avaient auparavant parier sur une régulation naturelle de l’épineuse question de l’arriération et de la dépossession sociale des couches populaires. Les récentes violences sociales sonnent la fin de ce “ compromis pragmatique ” post-apartheid. 

Pour un langage de vérité

Faut-il juger un Régime politique à l’aune de ses belles idées et promesses proclamées ou sur les résultats de ses choix politiques ?

Le “ compromis pragmatique ” avec la bourgeoisie blanche, a conduit l’Afrique du sud au bord du chaos social. Une gouvernance démocratique (au sens réel du terme) est désormais quasi-impossible en Afrique du sud. La généralisation de la misère, le déclassement politique des classes populaires sous fond d’inégalités sociales intolérables, 40% de chômage se conjuguent pour faire de l’Afrique du Sud, l’une des terres par excellence, de l’apartheid économique et social au monde.

Malgré cela, Mbembe semble nous dire que tout ceci est une étape nécessaire pour atteindre la modernité cosmopolite et afropolitaine. Or le modèle sud-africain tel qu’il fonctionne, ne peut pas aboutir à une société véritablement cosmopolite sauf si le concept ne signifie pas la même chose pour tous.

Le cosmopolitisme, la mixité ne se confondent pas avec la juxtaposition accidentelle de populations venues d’horizons divers et attirées par les mirages de la richesse économique. Il est une construction consciente qui ne peut résulter que d’une option politique résolument socialiste et démocratique. L’on voit donc la contradiction qu’il y a à proclamer une société cosmopolite (dans laquelle, il est possible pour les uns et les autres, de voir en le tiers, le visage du semblable) dans le cadre d’une économie néolibérale de marché. Dans celle-ci, les richesses sont produites pour la gloire du profit et non pour satisfaire les besoins sociaux. Une minorité de milliardaires blancs vont continuer de s’enrichir tandis que quelques milliardaires noirs vont surgir ici et là, se la couler douce alors que l’immense majorité crève de misère et d’indignité. Le cosmopolitisme se nourrirait donc d’injustice et d’inégalités sociales. L’afropolitanisme, son cousin germain, serait la couche de vernis idéologique de l’apartheid économique et social. Certes le président Mbeki met à son bilan, l’émergence d’une classe d’entrepreneurs et d’affairistes riches et noirs, la consolidation et l’élargissement des droits civils avec la légalisation du mariage homosexuel (le vice devient une vertu). Il est pourtant clair que tout cela participe d’une stratégie dont l’affaiblissement des classes populaires est l’objectif politique, au moment où elles demandent des comptes au pouvoir.

Revenons à l’essentiel. Le soi-disant modèle sud-africain à lamentablement échoué. Il aboutit à un nouvel apartheid. Peut-on parler de communauté de destin, lorsqu’on s’accommode d’un tel niveau d’inégalités sociales comme c’est le cas en Afrique du Sud ? Comment qualifier, sinon de barbarie, le fait de laisser des millions de gens sans travail, sans éducation, sans logis décent ? Peut-on sincèrement “ aimer ” l’étranger si on méprise tant les nationaux ? les financiers et autres multinationales qui pompent sur le dos des travailleurs sud-africains, des super-profits, qui sont très à l’aise dans cette société inégalitaire à mourir, ont certainement bien assimilé l’afropolitanisme. Dans un espace marqué par la misère de masse et la concentration du pouvoir politique et économique, le risque d’une dégénérescence xénophobe est très élevé lorsque la présence d’étrangers dépasse un certain seuil. En Afrique du sud, la concentration du pouvoir politique et économique, la misère de masse donc la xénophobie, son corrollaire, sont générées par le régime du capitalisme néo-libéral. Il ne s’agit point de cautionner la xénophobie. Nous la condamnons fermement parce qu’elle n’est point une solution. Pour autant, quelles alternatives, la société sud-africaine actuelle, offre t-elle aux pauvres et aux faibles ?

Lorsque la direction de l’Anc mobilisait les classes populaires comme chair à canons durant la lutte contre l’apartheid, personne n’aurait pu les traiter de sous-hommes comme le fait Mbembe. Les classes populaires attendent de profiter, ici et maintenant, des retombées de la fin de l’apartheid. Il ne suffit pas d’aligner de belles phrases moralisantes, pour revendiquer une épaisseur éthique, à même de permettre le déni des droits économiques et sociaux des classes populaires. Les thèses de Mbembe visent à dédouaner le pouvoir de Mbeki, à faire porter le chapeau de la crise aux cadets politiques et sociaux et à les livrer en pâture à l’opinion internationale. On comprend que le pouvoir sud-africain soit dans un désarroi politique et idéologique sans précédent. Il n’arrive pas à produire une théorie qui légitimerait son exercice honteux du pouvoir. Les Mbembe et Cie tentent donc de disqualifier à l’avance toutes les thèses qui aspirent à prendre en charge le sort des couches populaires d’Afrique du sud, en essayant de rayer de la carte sociale, la figure du prolétaire, au nom de l’irruption sur la scène, “ d’une classe de gens superflus, … pas exploitables. ” L’Afropolitanisme est donc une idéologie des puissants, des riches et leur clientèle sociale. La façon cynique avec laquelle Mbembe lit l’évolution post-apartheid des centres urbains sud-africains, trahit les intérêts qu’il sert. Il fait mine de conjurer l’avènement d’un pouvoir populiste autour d’un homme fort, en soutenant paradoxalement un Régime qui promeut et gère la guerre sociale contre les classes populaires. Or un tel Régime a de grandes chances d’accoucher d’un néofascisme sécuritaire qui va renvoyer aux calendes grecques, la question centrale de la pleine jouissance des droits économiques et sociaux par l’immense majorité des Sud-africains. Est-ce pour cela que des millions de sud-africains se sont longtemps battus et ont renversé le régime raciste de Prétoria?

Secrétaire administratif du Manidem Chargé du Mouvement social

Par BANDA KANI*

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13 juin 2008

LA VITRINE SUD AFRICAINE.

Afrique du Sud : la vitrine se brise

29 mai 2008 Par Achille Mbembe 

Le Gauteng est la région la plus riche d’Afrique du Sud. C’est ici qu’est située Johannesburg, la plus moderne, la plus puissante et la plus racialement mixte des métropoles africaines. Depuis le début des années 1990, cette immense ville-région fondée par des migrants venus de diverses parties du monde en 1896 à la suite de la découverte des mines d’or du Witwatersrand est devenue la nouvelle frontière du continent.

Au cours du dernier quart du XXe siècle, l’écroulement de l’apartheid et le passage à la démocratie aidant, de nouvelles vagues de migrants en provenance du reste de l’Afrique sont venues s’ajouter à ce complexe social et urbain déjà fort bariolé. Dans cette mini-New York, mini-Sao Paulo et mini-Los-Angeles à l’échelle de l’Afrique, l’on retrouve aujourd’hui presque toutes les nationalités du monde

Bouffée xénophobe                                                                                                                            

Beaucoup sont originaires de pays en guerre, divisés contre eux-mêmes ou en proie à l’incurie et à la gabegie d’élites prédatrices et (ou) séniles. Si certains sont en quête de refuge, d’autres viennent dans l’espoir d’échapper à des situations de misère chronique et de corruption endémique. Nombreux sont ceux qui, entrés illégalement dans le pays, mènent depuis lors une existence précaire et quasi-clandestine, soumis qu’ils sont à un harcèlement permanent des autorités sud-africaines et sans cesse menacés d’arrestation et de déportation.

Cette «immigration de bas de gamme» s’est développée parallèlement à une autre, faite de cadres africains hautement qualifiés et d’élites que l’on retrouve dans des domaines aussi variés que la finance, les médias, les télécommunications et les nouvelles technologies, les universités, les cabinets internationaux d’expertise et les grandes firmes commerciales.

Il y a moins de dix jours, tout semblait encore, du moins en apparence, indiquer qu’à Johannesburg était en train de naître, pour la première fois sur le Continent, une forme de fusion culturelle inédite, sous-bassement d’une modernité afropolitaine.

Mais voilà que depuis plus d’une semaine, l’Afrique du Sud vit des scènes de violence et de cruauté que l’on croyait typique des pays arriérés.

On parle d’une bouffée xénophobe. De fait, près d’une cinquantaine de non-nationaux (Zimbabwéens, Mozambicains, Malawites) ont d’ores et déjà été tués, souvent dans des conditions d’une extraordinaire sauvagerie. Chassés des lieux qu’ils occupaient, à peu près vingt mille autres migrants ont perdu le peu qu’ils avaient, et leur vie est désormais plus précaire encore qu’elle ne l’a jamais été.

La vitrine s’est donc brisée et l’image d’un pays qui se voulait jusqu’alors le symbole d’une Afrique debout, non-raciste, cosmopolite et ouverte sur le futur a été irrémédiablement ternie.

Survenant à la suite d’incidents à répétition au cours desquels plusieurs commerçants somaliens avaient déjà trouvé la mort dans la région du Cap et dans le bidonville d’Atteridgeville, non loin de la capitale Prétoria, les attaques criminelles dirigées par des noirs sud-africains contre les gens d’origine africaine ont également mis à nu le mythe de la solidarité raciale dont se revendiquent, depuis le XIXe siècle, les courants dominants du nationalisme noir et du panafricanisme.

De façon tout à fait ironique, l’éruption en cours a commencé dans le bidonville d’Alexandra, haut-lieu de la lutte anti-apartheid, aux portes du célèbre quartier des affaires de Sandton.

Des gens qui, récemment encore, subissaient les affres d’un État raciste qui n’hésitait pas à verser le sang des Noirs ont choisi de passer eux-mêmes à l’acte.

Allant de porte à porte, la horde a procédé à l’éviction brutale de la plupart des non-nationaux. Armés de poignards, de machettes et de gourdins, des jeunes gens pour la plupart ivres et sans travail, ont détruit par le feu tout ce sur quoi ils pouvaient mettre la main. Sur fond de chants de l’époque de la lutte de libération, mais aussi de cris, de sarcasmes et de railleries, ils ont contraint les étrangers qui vivaient en leur sein à la fuite, tandis que femmes et enfants, avec ou sans papiers, trouvaient refuge dans le commissariat de police local.

Le mouvement s’est ensuite propagé dans les immenses poches de pauvreté qui ceinturent la ville et menacent de l’étrangler - de l’East Rand à Diepsloot, de Primrose à Ekurhuleni jusqu’aux portes de Hillbrow et de Jeppestown, deux des plus grandes concentrations de non-nationaux dans tout le pays.

Pendant le weekend, l’on a assisté à d’horribles scènes de cruauté rappelant les heures sombres de l’état d’urgence des années quatre-vingt. Ici et là, l’infâme «supplice du collier» a réapparu. Utilisée à l’époque contre les «traîtres» et les «informateurs», cette technique consiste à faire incendier, vivant, la victime – n’importe laquelle - au kérosène.

Profitant du désordre et de l’incertitude si caractéristique de la vie sud-africaine aujourd’hui, des bandes de criminels armés sont venues s’ajouter à la meute. Ensemble, les deux groupes ont pillé ce qu’il était possible de piller. Puis, après avoir brutalisé les hommes, ils ont violé un nombre indéterminé de femmes et tiré à bout portant sur des forces de l’ordre dont l’incompétence et la vénalité sont notoires, l’institution policière et les services du ministère de l’intérieur sud-africains constituant au demeurant des rouages essentiels dans le harcèlement quotidien dont les Noirs d’Afrique sont victimes dans ce pays.

Un pays transnational 

Les raisons de ce déchaînement de violence sont les mêmes que celles que l’on avance partout ailleurs dans les mêmes circonstances : «Ils prennent nos maisons, nous volent nos emplois et nos femmes». «Ils parlent des langues étranges». «Ils ne nous respectent pas». «Ils sont à l’origine de notre pauvreté». «Ils sont responsables de la hausse de la criminalité». «Ils ont le teint plus noir que nous autres».

Or, la présence des étrangers en terre sud-africaine n’est pas nouvelle. Comme dans le reste du Continent avant la colonisation, les migrations étaient la norme. Le brassage des populations à la faveur des guerres, des échanges commerciaux, des transactions d’ordre religieux ou des alliances était la règle. L’essaimage était la forme dominante de la mobilité. «Faire société» consistait essentiellement à «faire réseaux», à tisser des chaines de parenté et à nouer des dettes, que cette parenté et ces dettes soient réelles ou fictives.

C’est la raison pour laquelle, loin de constituer des unités closes, les entités ethniques sud-africaines sont si enchevêtrées aussi bien sur le plan culturel, linguistique que territorial puisque des rapports étroits les unissent non seulement entre elles, mais aussi à leurs pairs du Mozambique, du Zimbabwe, du Botswana, du Lesotho ou du Swaziland.

L’immigration européenne à partir du XVIIe siècle, l’importation de la main-d’œuvre servile dans la région du Cap, l’implantation des Indiens dans le Natal au début du boom sucrier, voire des Chinois au début de l’ère industrielle dans le Witwatersrand – tout cela a largement contribué à faire objectivement de l’Afrique du Sud un pays transnational, même si, l’apartheid aidant, il ne s’est jamais reconnu comme tel.

Ce caractère transnational ira s’accentuant au cours de la première moitié du XXe siècle avec l’afflux des Juifs, puis à partir du milieu des années soixante-dix avec l’arrivée des ex-colons portugais fuyant le Mozambique et l’Angola, les ex-colons rhodésiens après l’indépendance du Zimbabwe, et des minorités en provenance d’Europe de l’Est.

Au fond, depuis la découverte des mines d’argent de Kimberley et surtout des mines d’or dans le Witwatersrand à la fin du XIXe siècle, les frontières réelles de l’Afrique du Sud s’étendent du Cap au Katanga, les apports européen et asiatique dilatant davantage encore l’identité de ce pays et lui assignant une dimension transversale, transnationale et pluriculturelle que peuvent revendiquer bien peu de nations modernes.


Race, mobilité et lutte pour la survie
 

Pour créer et augmenter ses richesses, l’Afrique du Sud a toujours dépendu du travail des étrangers. À l’époque de l’industrialisation, une partie importante de la main-d’œuvre dans les mines était recrutée dans toute l’Afrique australe. À l’intérieur du pays, le travail saisonnier et migrant a lui aussi constitué l’une des technologies-clé du processus de prolétarisation.

Dépossédés de leurs terres et déchus de leur citoyenneté, les Noirs sud-africains étaient relégués dans les bantustans, sortes de réserves indigènes où la lutte pour la reproduction était des plus sévères. Ils ne pouvaient séjourner que temporairement dans la ville blanche. L’institution du laissez-passer permettait de contrôler leur mobilité au sein d’une économie capitaliste où la race produisait la classe tout en bloquant autant que possible l’émergence de la conscience du même nom.

Le travail saisonnier et migrant d’une part et, de l’autre, la relégation des Noirs sud-africains dans les réserves contribuèrent de façon décisive à l’implosion des structures familiales urbaines. Les liens communautaires furent atrophiés. La culture du petit entreprenariat et de l’initiative individuelle fut brisée, lorsque la liberté de faire du petit commerce ne fut pas abolie par la loi.

Mais surtout naquit une culture de la dépendance et de l’assistanat qui, aujourd’hui encore, pèse lourdement sur les conduites, hypothéquant les capacités des Noirs sud-africains à tirer parti des nouvelles conditions dans lesquelles se déroule désormais la lutte pour la survie en milieu urbain.

Pour les Noirs sud-africains, la fin de l’apartheid est donc synonyme d’accession de plein droit à la ville. Le démantèlement des lois racistes rend possible la liberté de mouvement et la liberté de résidence. Mais – fait capital - il est également à l’origine d’un double mouvement migratoire interne et externe dont les conséquences sociales et politiques sont loin d’avoir été mesurées.

Sur le plan interne, le régime d’apartheid commence à s’écrouler dès le début des années quatre-vingt, à un moment précisément où, la crise de production dans les bantustans s’aggravant, l’État raciste n’est plus capable de sceller hermétiquement ses frontières internes, de contrôler la mobilité des Noirs, d’intensifier leur exploitation par le capital tout en affermissant la ségrégation raciale.

C’est alors qu’une masse de gens sans travail, à peine éduqués et sans autre moyen de survie que la petite prédation commence à quitter les campagnes et à se déverser dans la périphérie des grands centres urbains, rendant dès lors impossible tout effort de planification urbaine, défigurant au passage le visage des principales villes sud-africaines, provoquant la fuite des classes moyennes blanches et noires dans des quartiers résidentiels (suburbs)ou dans des enclaves protégées par des compagnies privées de sécurité, et ouvrant la voie à des pratiques de survie qui accordent une place privilégiée au crime.

La formidable lutte pour les ressources qui, jusqu’à présent, était difficilement contenue dans les bantustans, se déplace dans le contexte urbain où arrivent, presqu’au même moment, des milliers d’immigrants illégaux en provenance du reste du Continent.

Du coup, les Noirs sud-africains font face, pour la première fois, non plus à leurs oppresseurs d’hier, mais à d’autres migrants (pour la plupart mieux éduqués qu’eux, disposant d’une pratique de la ville et habitués à ne rien attendre de l’État) venus d’autres pays d’Afrique et avec lesquels ils sont immédiatement en compétition, notamment dans le secteur informel, espace privilégié de la lutte pour la survie, ou encore dans le domaine du logement, de l’emploi, voire simplement l’occupation d’un bout d’espace dans des camps de fortune qui ne cessent de s’allonger.

Haine de soi et haine du semblable 

Ces camps de la pauvreté s’étendent à perte de vue et ceinturent toutes les grandes métropoles d’Afrique du Sud. Zones où se mêlent le droit et le non-droit, la maladie, la mort prématurée et la lutte sans pitié pour la survie, ils constituent des poudrières et menacent objectivement la stabilité du pays.

C’est dans ces non-lieux que s’est déplacée une bonne partie de la violence sociale caractéristique des années d’apartheid. À plusieurs égards, l’État n’y est présent que par les réseaux de la corruption tissés au détour du système des subsides aux indigents (social grants) mis en place par l’ANC au milieu des années quatre-vingt-dix dans l’espoir de juguler la pauvreté.

Mais la violence des Noirs sud-africains contre des Noirs d’autres pays d’Afrique est le symptôme d’une crise bien plus grave encore, que la fin de l’apartheid n’a fait que cacher. Celle-ci a trait à la profonde haine de soi et du semblable et au profond mépris de la vie si caractéristiques de la conscience blessée et victimaire. Les ressorts historiques de cette haine de soi et de ce mépris de la vie sont à chercher dans les longs siècles de déshumanisation dont l’Afrique du Sud, Noirs et Blancs, ont fait l’expérience et desquels ils sont encore loin d’être sortis.

Les dommages psychiques et physiques infligés aux Noirs par le pouvoir blanc pendant ces siècles obscènes a laissé des traces vivantes chez les uns comme chez les autres. C’est tout le pays qui est encore jonché de moignons – ce mélange de stupéfiante beauté, de cruauté et de laideur de l’esprit si typique des lieux que le démon humain a, à un moment donné, choisi d’habiter. Littéralement, le pays reste fracturé, couvert des stigmates de la Bête, le dieu-au-cul-de-chèvre que fut, ici, le racisme d’État, et dont on peut encore voir l’effigie dans le paysage, dans l’architecture, dans la manière dont les villes sont construites, les noms des rues et des avenues, les statues, les manières de parler des uns et des autres, l’impossibilité pour les uns et pour les autres de voir en le tiers le visage du semblable, ou simplement d’imaginer ce que cela peut vouloir dire d’avoir, quelque part, quelque chose en commun.

En dépit de taux de croissance économique élevés, l’Afrique du Sud reste confrontée au phénomène corrosif qu’est la pauvreté de masse. Celle-ci touche en majorité les Noirs même si apparaissent de plus en plus, ici et là, des poches de «pauvres blancs». Plus grave encore, le pays est peuplé d’une classe de gens totalement superflus qui, au regard des besoins actuels de l’économie et de ses transformations prévisibles, ne présentent aucun intérêt puisque, strictement parlant, ils ne sont simplement pas «exploitables», et encore moins producteurs de quelque valeur ajoutée que ce soit. Aujourd’hui, etre «prolétaire» est un luxe que bien peu de gens peuvent s’offrir.

Depuis 1994, le gouvernement a mis en place deux dispositifs extrêmement couteux dont le but est, non d’éradiquer la pauvreté en tant que tel, mais de la soulager. Il s’agit d’une part des subventions sociales pour les indigents (social grants) et d’autre part d’un mécanisme complexe d’accès à des services sociaux minimum tels que le logement. Mais ces mécanismes sont gangrenés par une corruption rampante à laquelle s’ajoute la rareté de cadres compétents.

Une véritable guerre sociale est en cours. Chaque année, environ 18 000 personnes sont victimes d’accidents de circulation. À peu près 50 000 autres perdent leur vie, victimes de crimes de toutes sortes. Le chiffre annuel des morts relatifs à l’épidémie de sida s’élève à près de 100 000. Le crime est si rampant et si lourdement présent dans la vie de tous les jours que n’importe qui peut perdre sa vie n’importe quand, n’importe où et pour n’importe quelle raison. Il n’existe de sécurité pour personne, et la violence revêt des formes de plus en plus brutales, de plus en plus prédatrices et de plus en plus sadiques. Le sentiment d’émasculation est si fort chez la plupart des hommes que plus de 50 000 femmes et jeunes filles font l’objet, chaque année, de viols.

Plus que tout autre facteur, la criminalisation rampante de l’ordre social, ajoutée à une croissance exponentielle de la corruption, représente la menace la plus directe contre l’ordre politique sud-africain. Que la transition démocratique soit, pour l’essentiel, bloquée ne fait qu’aggraver cette menace. Depuis 1994, le système politique n’a guère fait l’objet d’une profonde déracialisation. Il n’existe, en ce moment, aucune perspective d’alternance. Bien que déchirée par des luttes intestines, l’ANC est, de facto, le parti hégémonique – ce qui accroît le risque de confusion entre l’Etat et le parti. Progressivement, les intérêts objectifs de la nouvelle classe dirigeante et des classes moyennes noires se distinguent de ceux des classes subalternes – vivier à la disposition des forces populistes tentées par le mirage d’un pouvoir et d’un «homme fort».

Ceci dit, la violence contre les migrants d’origine africaine a fait l’objet d’une condamnation sans appel de l’ensemble de la société sud-africaine. D’ores et déjà, dans les universités, parmi les intellectuels et au sein de multiples associations civiques, s’esquisse un contre-mouvement. Ce dernier cherche à réaffirmer la vocation panafricaine de l’Afrique du Sud, son ancrage au reste du Continent et son attachement aux valeurs d’hospitalité sans lesquelles la victoire contre l’apartheid perdrait de son universalité. Plus qu’aucun autre pays, l’Afrique du Sud a largement contribué, au cours des dix dernières années, à la consolidation des institutions interafricaines, à la résolution des conflits dans bien des pays, et à la consolidation d’un agenda et d’une politique africaine des relations internationales. La présence économique de l’Afrique du Sud dans le reste du Continent est considérable même si cette présence relève souvent du mercantilisme pur et simple. Pour l’heure, le pays représente toujours l’unique chance qu’a le Continent de se tenir debout par lui-même.

Né au Cameroun, Achille Mbembe enseigne l'histoire et les sciences politiques à l'université de Witwatersrand à Johannesbourg, en Afrique du Sud. Il est l’une des figures les plus originales et les reconnues de la pensée postcoloniale contemporaine. Auteur du livre De la Postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine (première édition 2001), son œuvre explore les imaginaires postcoloniaux à partir d’une réflexion qui mêle philosophie et psychanalyse.

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16 avril 2008

CELESTIN MONGA. LE PROCES DU REGIME BIYA

Celestin Monga: Lettre ouverte à Lapiro ou le procès du régime Biya 

Mon cher complice Ndinga Man,

Je ne vais pas te demander comment tu vas. Je sais bien que, du fond de ta cellule de prison, tu es en grande forme intellectuelle et que tu nous prépares déjà les textes pimentés de ton prochain album. J'imagine bien la pitié que tu dois éprouver pour tes pauvres policiers mal payés qui sont chargés de t'humilier jour et nuit. Je sais la dose de bienveillance que tu entretiens sûrement à l'égard de ces fonctionnaires zélés comme le "commissaire", le "procureur" ou le "juge", ces braves compatriotes qui ne font qu'appliquer les instructions de la hiérarchie. Ironie du sort : tu n'as cessé de te battre pour ces gens-là pendant toute ta vie d'adulte. Et voilà: ces souffreteux t'infligent maintenant les petites et grandes humiliations qui leur donnent l'illusion de disposer d'une parcelle de pouvoir. Pour une fois dans leur vie, ils sont, eux aussi, "quelqu'un". Mais tu le savais. Tu n'as jamais été dupe. Tu n'as jamais été un Mboutoukou. La vie imite parfois les mauvais films western de notre enfance: aucun bienfait n'est jamais impuni. Ceux qui bénéficient le plus de ta générosité sont souvent ceux qui se sentent humiliés par elle. Ils se sentent redevables et donc coupables. Ils peuvent se montrer hargneux, fourbes, implacables. Je suis sûr que tu dois sourire tous les matins et tous les soirs en les voyant déambuler devant toi avec leurs faux airs sérieux, leurs costumes mal coupés et leur faconde imbécile. Ils ont faim. Ils ont peur. Ils ont des enfants à nourrir. Ils ne peuvent te regarder dans les yeux et te dire ce qu'ils pensent véritablement au fond d'eux-mêmes, à savoir que tu es leur héros. Ils doivent bien faire semblant de respecter les ordres reçus, pour mériter leur maigre pitance. Sinon, ils pourraient eux-aussi se retrouver au cachot. Comme tous ces ministres de pacotille que l'on ramasse au hasard des humeurs du "Président de la République", et qui passent sans transition des fauteuils en cuir moelleux de leurs Mercedes volées au sol humide et puant des prisons de Yaoundé ou de Douala.

Toi au moins, tu n'as jamais habitué ton corps aux bonnes choses qui font si mal lorsqu'on en est brutalement privé. Tu as toujours été un citoyen de base et le succès international au niveau de ta carrière ne t'a jamais éloigné de ta modeste maison de Mbanga. Tes repères sont restés les mêmes, tes amis aussi. Tu n'as jamais eu besoin d'être nommé par "décret présidentiel" à un strapontin quelconque pour être quelqu'un. Tu es né seigneur et tu le resteras, que ce soit dans les plus grands palaces de ce monde ou au fond de ta cellule infecte de prison. En revanche, le commanditaire principal de ton arrestation et des tortures physiques et mentales dont tu es l'objet, a toujours été un esclave et le demeurera toute sa vie. Le fait qu'il se déguise dans des costumes trois pièces et qu'il se proclame chef de l'Etat depuis un quart de siècle ne changera rien à son destin : son histoire sera toujours celle d'un vieux Nègre aigri et complexé, tragiquement échappé d'une mauvaise bande dessinée. Même s'il nous survit comme il le proclame régulièrement, son éloge funèbre que nous écrirons collectivement, peut-être depuis nos tombes, en dira long sur son degré de machiavélisme et sa petitesse.

Grand Ndinga Man,

Je sais aussi que ton angoisse en ce moment concerne surtout Louisette, ton épouse, et les enfants. Comment se débrouillent-ils sans toi ? Comment vivent-ils ton absence de la maison ? Comment gèrent-ils la douleur de te savoir fragile et vulnérable derrière des barreaux, jeté tout nu à même le sol sous les regards méprisants de tes geôliers, livré en pâture à la pitié du monde ?
Je te rassure : Louisette est calme et réfléchie. Tu lui manques, bien sûr, ainsi qu'à Rebecca, ta petite fille de sept ans à qui j'ai parlé au téléphone hier. Mais n'aie pas d'inquiétude : toutes les deux portent leur douleur avec une classe et une dignité dont seules les femmes camerounaises sont capables. Louisette s'occupe héroïquement des enfants pendant ton absence. Elle est admirable. Elle est le symbole de ce pays-là, dont toi et moi ne désespérerons jamais.

Big Katika fô Mbanga,

Ceux qui t'ont traîné une nouvelle fois en cellule sont des joueurs de poker . Ils sont convaincus que le moment leur est propice pour procéder librement à toutes les malversations politiques possibles : la hausse des salaires, au demeurant insignifiante, que "le Président" a généreusement consentie aux fonctionnaires et aux soldats (comme si l'argent venait de sa poche), leur donne l'illusion d'avoir la situation en mains, comme ils aiment si bien le dire. Les cours record du baril de pétrole offre quelques centaines de milliards de francs supplémentaires pour acheter quelques âmes indociles. Les communiqués hypocrites de la communauté internationale ne portent que sur le Zimbabwe et le Tibet, ces lieux à la mode. La léthargie et l'épuisement mental des leaders de l'opposition sont des gages de tranquillité. Même les intellectuels (les "longs crayons" comme tu les appelles) sont essoufflés.

L'ensemble de ton oeuvre musicale le prouve, de Persévérance, ton premier album (1978) à Constitution constipée, ton dernier single (2008) : tu t'es préparé toute ta vie à assumer ce qui t'arrive aujourd'hui. C'est triste et banal dans le contexte du Cameroun actuel, marqué par des harcèlements de petits commerçants, des arrestations arbitraires (Mboua Massock), des enlèvements et détentions extrajudiciaires (Joe la Conscience), des accidents mystérieux (Jean-Michel Nintcheu), des assassinats odieux (Jacques Tiwa), la privatisation de la violence d'Etat par le biais d'un renforcement de milices privées aux ordres d'individus louches, et le médiocre cinéma de la chasse aux hauts fonctionnaires corrompus (Opération Epervier).

Fabien Eboussi Boulaga, ce philosophe que le monde entier nous envie mais que personne n'écoute à Yaoundé, s'interrogeait récemment : "Sommes-nous en voie de nous installer pour longtemps dans une société où règnent le mensonge, la funeste passion de l'enrichissement soudain, une joyeuse insouciance barbouillée de sang, de crasse, de stupre accompagnant la destruction de notre humanité ?" Oui, malheureusement.

Grand Ndinga Man,

J'y pense : 2008, déjà. 2008, 1991. Dix-sept ans. Les jours semblent reculer et l'histoire du Cameroun bégaie. Bien sûr, nous savons que l'histoire est tragique. Mais quelle douleur d'observer que, depuis 1991, notre pays a parcouru le chemin. . . à l'envers. Quelle déception de te savoir dans une cellule comme celle où beaucoup de Camerounais se trouvaient il y a une vingtaine d'années, simplement parce que l'on te soupçonne d'avoir exprimé une opinion, et d'avoir exercé ton droit citoyen de dissidence. Quel cauchemar de constater que les nombreux sacrifices consentis par tant de générations de Camerounais ont été gaspillés. Et de se sentir ramené si longtemps en arrière lorsque c'était moi qui passais des nuits en cellule, pendant que Ben Decca, André-Marie Tala, Djeukam Tchameni, Charles Tchoungang, Protais Ayangma et toi dépensiez votre souffle à travers le pays pour me faire libérer.

Au-delà de nos itinéraires croisés et de nos microscopiques cas individuels, quelle tristesse de voir notre pays revenu pratiquement à la case départ, et s'enfoncer allégrement dans le néant : fin février, en l'espace de cinq jours, plus d'une centaine de personnes ont trouvé la mort dans des violences policières - simplement parce qu'elles avaient organisé des marches de protestation contre la vie chère, contre le scandale de la corruption, contre les ambitions du monarque d'Etoudi. Une centaine de morts dans un pays de 20 millions d'habitants, c'est l'équivalent de 1.500 morts ici aux Etats-Unis. Pourtant, les prophètes de la démocratie de la Maison Blanche, du Pentagone et du Congrès, ceux-là mêmes qui voudraient imposer au monde entier des leçons d'éthique et de liberté se sont tus. Ils ont détourné le regard. Les actions courageuses de sensibilisation organisées par des militants de défense des droits de l'homme ne les ont pas émus. Il faut dire que ni les 200.000 morts du Darfour, ni les 4 millions de morts du Congo ne les ont sortis de leur "long sommeil dogmatique" (Achille Mbembe). Ce n'est donc pas la disparition de quelques Bantous sous le soleil de plomb et l'humidité des tropiques qui perturberait leur sérénité et leur bonne conscience. Plus grave encore, des milliers de Camerounais meurent chaque jour silencieusement à travers le pays, pour diverses raisons : ils n'ont pas accès à l'eau potable ; ils ne peuvent se rendre au dispensaire le plus proche, souvent situé à plus de dix kilomètres ; ou ils s'y sont rendus, juste pour constater que ces soi-disant centres de santé ne disposent ni de médicament, ni de l'équipement minimal, ni d'eau, ni d'électricité, ni même de médecin. Ils meurent aussi parce qu'ils tentent de vaquer à leurs occupations et se retrouvent dans de terribles accidents de la circulation?un demi-siècle après l'indépendance, les pistes que les colons nous avaient généreusement léguées ont disparu, faute de maintenance. Pendant ce temps, le monarque d'Etoudi apprend à jouer au golf et à écouter Mozart. Tiger Wood n'a qu'à bien se tenir?

Même la liberté de la presse que Pius Njawe et les autres croyaient avoir conquise de haute lutte en 1991 paraît désormais un souvenir lointain. Oui, bien sûr, plusieurs radios et chaînes de télévision privées ont reçu toutes les autorisations, licences et parfois même subventions et soutiens financiers nécessaires à leur activité. A condition d'afficher des grilles de programmes qui célèbrent la futilité, les faits divers, le divertissement et la nègrerie la plus crasse. Tant qu'il s'agit de montrer à l'antenne des Nègres hilares qui dansent le ndombolo, le "gouvernement" est serein. Quant aux médias qui osent diffuser des chansons de toi ou de Longué Longué, dénoncer la corruption, la débauche, l'impunité, tant pis pour leurs promoteurs : on leur enverra d'abord des inspecteurs d'impôts. Puis, des huissiers. Equinoxe TV, Radio Equinoxe et Magic FM en ont fait la triste expérience. S'ils ne captent pas le message, on leur enverra des tortionnaires de la Sécurité militaire (Semil), ceux-là mêmes qui ont les mines les plus patibulaires. Ensuite, on les jettera en prison après des parodies de procès sur des prétextes divers, ou on leur organisera carrément des accidents de la circulation. Personne ne se doutera de rien, puis qu'il est de notoriété publique que les routes et les véhicules circulant dans le pays sont en piteux états, et que la plupart des conducteurs à qui l'Etat a délivré un permis ne savent pas vraiment conduire?

Big Katika fô Mbanga,

L'élite politique, tu m'en as toujours parlée. Cela a toujours été un sujet de désaccord entre toi et moi. Je trouvais que tu étais trop dur, trop impatient avec eux. Je leur trouvais des circonstances atténuantes. C'est difficile d'être réduit pratiquement au chômage, d'être clochardisé, de vivre grâce à la charité de quelques militants, de recevoir régulièrement du gaz lacrymogène au visage, et de demeurer un homme libre. Ils ont eux aussi des familles à nourrir, n'est-ce pas ? J'espérais qu'ils finiraient par faire le bilan de leurs propres actions, constater leur inefficacité, et en tirer eux-mêmes les conséquences. Malheureusement, ils en sont incapables. Ils ont tellement rêvé de se substituer à leur modèle d'Etoudi qu'ils ont fini par lui ressembler. Au fond, ce n'est pas surprenant. Ces hommes-là sont faits du même moule. Ils partagent le même imaginaire. Ils sont vivants et nous nous en félicitons. Mais nous devons faire leur deuil politique et moral, et célébrer leurs funérailles.

Reste "l'Assemblée nationale", dont les trois quarts des membres sont des prisonniers de droit commun en sursis. Ils ont tous compris la grande stratégie de vie au Cameroun depuis vingt-cinq ans : il faut s'enrichir par tous les moyens les plus illicites, et ensuite se battre pour être "élu" député du parti au pouvoir. Réfugié alors dans l'hémicycle de Ngoa Ekelle, sanglé dans le costume de représentant de la nation, arborant une écharpe tricolore avec glands à franges dorées, l'on peut chanter à tue-tête les louanges du "Président de la République" devant les caméras et rire discrètement sous cape. Je me demande cependant quelle est leur attitude lorsque les lumières s'éteignent. Entendent-ils leur conscience (cette petite voix céleste dont parlait Rousseau) ? Ont-ils l'intention d'envoyer tous leurs enfants, petits enfants et autres familles s'installer définitivement à l'étranger ? Que leur reste-t-il du Cameroun ? Leur reste-t-il des larmes pour pleurer ? Leurs yeux-sont-ils si secs ?

Sont-ils tous devenus aveugles lorsque, ce 10 avril, ils ont accepté de modifier la Constitution selon les termes précis que le monarque leur avait imposés ? Posée comme cela, la question est d'une naïveté impardonnable. Bien sûr qu'ils ne sont pas aveugles. Ils sont simplement égoïstes et cyniques. Après avoir obtenu des augmentations de salaires et indemnités, les "députés" ont été sommés de s'aligner sur la ligne du parti au pouvoir, faute de quoi ils perdaient leur mandat, source de revenus et statut social. Et pour bien faire comprendre aux éventuels récalcitrants que le "Président de la République" ne rigolait pas, quelques anciens ministres avaient été jetés en prison peu avant la réunion de l' "Assemblée nationale", sous le prétexte de la lutte contre la corruption. Le message était clair : ceux qui oseraient s'opposer à la volonté du Palais se retrouveraient immédiatement derrière les barreaux, pour une des nombreuses malversations, détournements et trafics dont tous les "députés" sont coupables.  La technique a fonctionné : l'usage de la carotte d'une main pour amadouer les plus naturellement coopératifs, et le recours à la force la plus brutale pour secouer les quelques rares farceurs qui auraient des problèmes de conscience.

Tu connais mon avis sur la question de la révision : cette Constitution de 1996 est diabolique parce qu'elle porte en son sein les germes d'une guerre civile et même d'un génocide au Cameroun. Il fallait donc la modifier, mais de fond en comble, dans le cadre d'une grande conversation ouverte à toutes les sensibilités sociales et politiques, et sûrement pas pour supprimer la limitation des mandats présidentiels. Pas pour accommoder l'angoisse existentielle d'un individu qui, sentant venir sa fin, panique face à son maigre destin et croit pouvoir sinon ressusciter, du moins se réincarner en un autre.

Tu vois, Lapiro, en un sens, la situation est même plus préoccupante aujourd'hui : en 1991-92, nous avions au moins l'avantage de l'innocence, peut-être même de la naïveté. Certains d'entre nous croyaient vraiment pouvoir changer le pays. Nous bénéficiions d'un leadership intellectuel et moral d'hommes comme Mongo Beti, Ambroise Kom, Fabien Eboussi Boulaga ou Jean-Marc Ela, des gens à l'aise dans leur peau, n'attendant aucun subside, aucune subvention, ni aucune validation quelconque du monarque d'Etoudi. Les élites politiques sorties de l'ombre avaient au moins l'excuse de l'ignorance et de l'impréparation. Dix-sept ans après, l'incompétence politique n'est plus acceptable. Tu avais donc raison d'être particulièrement dur avec eux.

Big Katifa fô Mbanga,

Une chose dont les Camerounais ne parlent jamais, c'est le coût direct et indirect de la situation de crise larvée dans laquelle notre pays est enfoncé depuis si longtemps, sur les plans humain, financier, économique, politique et moral. Le coût humain, tout le monde le connait, y compris ceux qui jouent avec les chiffres du nombre des victimes. Qu'importe que l'on ait dénombré "seulement" des dizaines de morts lors des événements tragiques de février, ou qu'il y en ait eu des centaines. L'histoire de notre pays est, malheureusement, l'histoire de la violence et de l'impunité. Mais nous devons tous admettre qu'un Camerounais qui perd sa vie aujourd'hui, simplement parce qu'il exprimait son opinion et son ras-le-bol face à l'injustice est un mort de trop sur notre conscience collective. Dans un tel contexte, il est à la fois dérisoire et de très mauvais goût d'engager une polémique autour du nombre de victimes. Cela a les relents d'une comptabilité funèbre.

Et puis, quid des morts anonymes qui jalonnent notre quotidien ? Qui comptabilise ces Camerounais innombrables qui se retrouvent à la morgue de l'hôpital Laquintinie et d'autres centres de santé, parce qu'ils n'ont pas eu l'attention médicale à laquelle leur citoyenneté énoncée dans  la Constitution leur donnait droit ? Qui compte le nombre de ces enfants morts-vivants qui hantent chaque nuit les rues de Douala et Yaoundé comme des âmes damnées ou des fantômes ? Qui s'intéresse à ces milliers d'enfants abandonnés qui reniflent quotidiennement de la colle (la drogue des pauvres) dans les taudis de Maroua ? Qui s'intéresse aux enfants de tous âges abandonnés dans des orphelinats du Cameroun, morts avant même d'être nés ? Qui mesure vraiment le coût humain de cette crise que nous a offerte la politique dite du Renouveau ?

Grand Ndinga Man,

Je sais que tu aimes l'argent comme la plupart de nos compatriotes. Laisse-moi te donner un ou deux chiffres sur le coût financier et économique de la crise, qui est également astronomique. A cause de nos nègreries gouvernementales, l'Etat subit chaque année un manque à gagner financier que j'estime à presque 4 pourcent du produit intérieur brut, soit environ 400 milliards de FCFA. Il ne s'agit pas seulement de pertes de recettes douanières et d'impôt qui ne se matérialisent pas. Il s'agit aussi de taxes sur des activités et revenus privés perdus à cause de l'instabilité politique, des revenus publics partis en fumée à cause des retards sur des investissements publics et privés, du déficit des revenus touristiques, etc.

A cela, il faut ajouter le gaspillage des fonds publics, comme les centaines de millions de dépenses supplémentaires de fonctionnement pour la police et les forces armées ; les achats d'équipements imprévus et inutiles (armes, munition, gaz lacrymogène, etc.) ; les frais de mission et de "motivation" des officiers de l'armée, des leaders politiques affamés, et des chefs traditionnels transformés en clochards et en mendiants ; le financement des promenades à travers le pays de "missions de soutien et de sensibilisation"?

Bien sûr, le monarque d'Etoudi n'en n'a cure : depuis trois ans, la Société nationale des hydrocarbures verse chaque année dans les caisses de l'Etat (qu'il considère comme sa propriété privée) 500 milliards de Fcfa au bas mot. Où va cet argent ? Qui dispose de la signature sur l'usage des fonds ? Où sont les gourous internationaux qui parlent de "transparence" et mesurent la "bonne gouvernance" ?

Pire que tout cela est le coût symbolique et politique de notre descente aux enfers. Au pays, des millions de Camerounais se sentent abandonnés à eux-mêmes, trahis dans leurs rêves. Leur révolte se réduit à des séances de prières et à quelques crises de colère épileptique, souvent d'ailleurs suivies de cures de jouissance effrénées lors des cérémonies de deuil, funérailles et mariages. Avec un taux de chômage avoisinant 60 pourcent de la population active, le culte des plaisirs faciles, le divertissement, et les visites régulières chez les sorciers semblent être les seules voies de salut.
Ce profond découragement et cet effondrement des ordres des valeurs sont bien notés à l'extérieur, et l'image et la crédibilité du pays en prennent un terrible coup. Obtenir un visa et traverser les frontières aujourd'hui avec un passeport camerounais relèvent de la gageure. Un compatriote de Houston m'a raconté récemment qu'il avait mis son passeport en vente sur le website Ebay.com pour un dollar symbolique. Personne n'en n'a voulu. 

Oui, Ndinga Man,

Le Cameroun est aujourd'hui une triste métaphore de notre continent. La misère et la souffrance nous ont déshumanisés. A Washington, beaucoup d'Américains à qui je parle de la situation au pays haussent négligemment les épaules. Les plus sincères soulignent ce qui, à leurs yeux, nous caractérise : accoutumance à la misère et au fatalisme ; superficialité des élites jouisseuses ; acceptation passive d'une existence au rabais ; crises de violence à répétition ; bref, le désespoir permanent et goût immodéré pour l'insincérité.

J'ai appris à gérer ma colère. Je ne me fâche donc pas quand j'entends des gens qui nous veulent du bien nous décrire en ces termes. Lorsque j'explore le fondement de leurs opinions, ils le disent clairement : l'Afrique n'a pas eu le monopole de la souffrance et de l'injustice. Mais alors que d'autres communautés ont su vaincre les malédictions de l'histoire et se sortir de l'oppression, les Africains se seraient surtout enfermés soit dans un nationalisme primitif, soit dans une aigreur stérile contre le passé, se positionnant aux yeux du monde comme des victimes éternelles n'ayant à offrir à la conscience de l'humanité que leurs pleurs et leur amertume. Ils seraient en quelque sorte de ces peuples qui abusent de la malchance?

Big Katika fô Mbanga,

Tu m'as parfois demandé de te parler de la vie à Washington, de la façon dont les Camerounais ici et ailleurs dans le monde s'organisent pour influencer positivement ce qui se passe au pays. Oui, beaucoup d'associations ont été créées un peu partout, et certains compatriotes y mettent toute leur énergie, leur courage et leur passion. Ils organisent régulièrement des marches de protestations, collectent des signatures pour des pétitions, interpellent les journalistes et les organisations de défense des droits de l'homme. Ils font un travail ingrat, utile, mais malheureusement souvent inefficace.

L'exil est un défi constant. Il a évidemment de nombreuses dimensions. Il n'a pas besoin d'être géographique. Il peut se vivre à l'extérieur de son pays, tout comme il peut être intérieur et psychologique. Je veux dire par là qu'on peut vivre dans son propre pays et être en exil. C'est ton cas en ce moment, et celui de plusieurs millions de Camerounais qui vivent au Cameroun mais n'y ont pas le droit de vote, ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l'école, ne peuvent pas se soigner. On est en exil dans son propre pays, dans sa propre peau, dans sa propre existence lorsque l'on est contraint de vivre alors qu'on est considéré comme étant socialement mort.
Les Africains de la diaspora subissent souvent un double exil : ils vivent physiquement en dehors du pays qui les a vus naître, loin de leurs familles et amis. De plus, ils sont psychologiquement en dehors d'eux-mêmes. Coupés du sol natal et également coupés de l'idée qu'ils se font de leur propre vie, ayant perdu beaucoup de repères, comme des personnages des romans de Sony Labou Tansi... Naturellement, beaucoup d'entre nous souffrons de troubles mentaux divers comme l'anxiété ou la dépression, souvent sans le savoir. Je dis à mes amis ici que nous devrions tous avoir en permanence des comprimés de Prozac dans nos poches? Ceci n'est pas une affaire de statut social ou de moyens financiers. Car il ne faut pas confondre le bien-être, qui est une affaire individuelle, et le bonheur qui, chez les Africains, est souvent une question collective. L'aisance matérielle à laquelle certains d'entre nous ont droit en Occident ne leur confère pas nécessairement le bonheur de se sentir citoyens accomplis du monde. La grande question qui se pose à chacun d'entre nous qui vivons en exil est donc de savoir comment convertir le bien-être relatif auquel nous sommes parvenus grâce à notre travail, en vecteur de production de bonheur collectif au pays.

Comment maximiser l'exil ? Comment convertir le bien-être individuel auquel les Camerounais des Etats-Unis, d'Europe ou d'Asie peuvent accéder en un bonheur collectif ? Le premier réflexe est généralement de verser dans des actes de charité. Se contenter d'envoyer un peu d'argent au pays de temps à autre aide certes quelques familles là-bas. Cela nous donne aussi bonne conscience. Nous pouvons alors dormir sur nos deux oreilles avec le sentiment d'avoir rempli notre mission. Mais cela ne sera jamais suffisant. On n'a jamais vu un pays se développer simplement grâce à la générosité de quelques bienfaiteurs ou à la charité de sa diaspora. Malgré notre bonne foi, malgré la noblesse de nos intentions, malgré l'ampleur de notre générosité, les résultats de nos actions sur le terrain demeurent souvent insignifiants.

Complice Ndinga Man,

Comprenons-nous bien : je ne prétends pas qu'il soit inutile d'envoyer au Cameroun des transferts par Western Union, Moneygram, ou par d'autres moyens. Je ne prétends pas que les ouvrages scolaires, les ordinateurs ou les médicaments dont nous remplissons les containers en partance pour l'Afrique soient inutiles. Ils permettent d'éduquer des enfants et de sauver des vies. Mais dans l'ensemble, la rentabilité économique et sociale de ces opérations reste marginale. Après avoir envoyé d'énormes sommes d'argent au pays pendant cinq, dix ou vingt ans, beaucoup d'émigrés s'aperçoivent que les personnes ou les institutions que nous croyons avoir aidées se trouvent plus ou moins dans la même situation, et continuent de dépendre de notre générosité pour leur survie. On a donc parfois l'impression d'avoir simplement retardé une échéance douloureuse. La vraie question qui se pose est alors non pas celle de notre générosité, mais celle de l'efficacité et de la durabilité de nos actions. Nous devons diversifier nos méthodes d'intervention. Il faut se remettre constamment en cause, ne pas céder aux crises d'ego qui font croire que l'on a réussi dans la vie parce qu'on a décroché un diplôme, un bon travail, un bon salaire et une belle maison, généralement adossée d'ailleurs sur un crédit bancaire?

Il faut s'organiser plus rigoureusement pour changer les conditions de vie là-bas, et rendre les populations autonomes. Je ne crois pas que le destin de l'Afrique se joue à l'étranger mais quelques actions de lobbying bien ciblées à Washington, Paris ou Bruxelles peuvent influencer positivement les politiques publiques chez nous. Coréens, Chinois, Juifs et bien d'autres communautés d'émigrés se sont organisées pour peser efficacement sur les choses dans leur pays. Il serait utile d'étudier l'expérience de ces communautés dont les membres de la diaspora sont parvenus à influencer très positivement le développement politique et économique de leur pays. Non pas pour les répliquer mimétiquement chez nous car chaque contexte est particulier, mais pour en tirer d'éventuelles leçons dont nous pouvons nous inspirer. Attention : la raison principale pour laquelle les diasporas coréenne, chinoise ou juive sont capables de mener des actions efficaces dans leurs pays d'origine, c'est l'assurance qu'ils y disposent d'un système efficace de bonne gouvernance politique. A Seoul, Tel-Aviv ou Beijing, les fonctionnaires impliqués dans les transferts de ressources, de savoir et de matériel provenant de l'étranger ont généralement un sens civique élevé. Ils ont été formés pour valoriser l'intérêt collectif, considéré comme condition sine qua non à l'intérêt individuel. Chacun, à son niveau de responsabilité, mesure la chance dont le pays dispose de pouvoir compter sur l'engagement de ceux qui sont partis. La techno-structure administrative est donc préparée à faciliter les transferts de compétence, de technologie, et de ressources. Des institutions dignes de ce nom sont en place pour accueillir et même susciter l'implication de ces hommes que le pays a formés et qui sont partis. Au Cameroun en revanche, l'on n'a qu'indifférence, mépris ou jalousie à l'égard de ces compatriotes émigrés qui ont eu le tort de quitter la misère nationale. Les maigres dons qui sont envoyés de par le monde pour aider des organisations à but non lucratif, des écoles, des centres de santé ou des associations villageoises sont considérés comme des sources de profit. Les personnes résidant à l'étranger et désireuses de contribuer au développement sont systématiquement rançonnées par des douaniers et des fonctionnaires aigris. Les migrations peuvent avoir un impact économique énorme : les transferts de fonds que les Africains de la diaspora envoient tous les mois au pays et financent aussi bien la consommation que l'investissement. Dans des pays comme le Cap Vert ou le Ghana, ces transferts représentent de larges fractions du revenu intérieur. Toutes choses étant égales par ailleurs, les taux de pauvreté sont donc moins élevés au sein des communautés disposant d'une large diaspora qui sert de réseau commercial et financier au groupe. Beaucoup de commerçants sénégalais, maliens ou burkinabè de New York ont pu commencer leurs activités avec des crédits fournisseurs obtenus au sein de réseaux communautaires. Au-delà de son poids financier, la diaspora peut influencer le politique et l'institutionnel, les schémas sociaux et même les manières de voir. Les communautés expatriées les plus disciplinées peuvent s'organiser en lobbies d'influence très efficaces. Mais le plus important est la capacité de la diaspora à travailler étroitement avec ceux restés au pays pour lancer de puissantes initiatives citoyennes qui permettent de changer les mentalités et de crédibiliser l'espoir.

Grand Ndinga Man,

L'heure est grave, tu le sais aussi bien que moi. Nous avons épuisé notre stock de naïveté et de patience. Nous ne pouvons continuer ni d'attendre le Messie, ni de compter sur la bande de braves hurluberlus qui jouent à être les leaders de l'opposition. Comme leur double d'Etoudi, ils sont mentalement épuisés. Nous devons même avoir pitié d'eux, honorer leur service à la nation, et les envoyer au musée de l'histoire dont ils n'auraient jamais dû sortir. Nous devons prendre notre destin en mains. Car personne d'autre ne le fera à notre place. Ni ces hauts cadres de l'administration obnubilés par le énième remaniement ministériel, ni les officiers de l'armée, transformés pour la plupart en propriétaires immobiliers ou en commerçants, ni même la fameuse communauté internationale, qui n'a jamais cru un seul instant que les Africains méritaient eux aussi de choisir librement leurs dirigeants. Il suffit d'observer le silence complice de ces promoteurs de la démocratie, qui n'hésitent pas à faire le tour du monde pour aller imposer leur conception de la liberté en Irak, qui se mobilisent pour encourager le changement en Ukraine ou au Kosovo, mais sont aux abonnés absents lorsqu'il s'agit du Cameroun, de la Côte d'Ivoire, du Tchad ou du Congo. Paul Valéry l'a écrit quelque part : "Le pouvoir n'a que la force qu'on veut bien lui attribuer ; même le plus brutal est fondé sur la croyance.“ En somme, tout pouvoir est exactement dans la situation d'un établissement de crédit dont l'existence repose sur la seule probabilité (d'ailleurs très grande) que tous les clients, à la fois, ne viendront pas le même jour réclamer leurs dépôts." Il est temps que les 20 millions de Camerounais aillent au guichet de cette banque qui a mis notre société en faillite.

Nous devons affronter notre destin avec courage et optimisme. Nous devons organiser une large coalition citoyenne, au-delà des clivages idéologiques, politiques et ethniques artificiels qui divisent notre pays. Je l'ai toujours dit : 95 pourcent des Camerounais ont les mêmes problèmes (pauvreté, chômage, éducation de leurs enfants, accès à la santé). Les habitants de l'Extrême-Nord ont besoin d'eau potable, comme ceux de la province du Centre. Ceux de l'Est ont besoin de routes pour désenclaver leur région et évacuer leurs produits sur le marché, exactement comme ceux du Sud-Ouest. L'hôpital public de Sangmélima n'a pas plus de médicaments que celui de Bamenda. Les écoles publiques de Kousséri sont aussi déglinguées que celles de Bot-Makak. L'eau potable est aussi rare à Nkongsamba qu'elle l'est à Ebolowa. L'électricité est un luxe à Meiganga, tout comme elle l'est à Nanga-Eboko ou Bangangté. Mamfé demeure une ville enclavée, coupée du monde, tout comme Yokadouma et Moloundou. La misère est aussi violente à Batouri qu'à Garoua. L'écrasante majorité des Camerounais est unie dans sa souffrance.

En revanche, la minorité trans-ethnique qui gère le pays est solidaire dans la défense de ses intérêts. Un milliardaire Bamiléké a généralement les mêmes préoccupations qu'un milliardaire Foulbé ou Beti. Ces gens-là éprouvent rarement de la compassion pour le petit peuple, les "sauveteurs", les "ndos" et les "Tchouk head" dont tu chantes si bien les malheurs. Il n'y a donc pas de raison que nous nous laissions manipuler par les étiquettes ethniques vides de sens que veulent nous accoler les affairistes de la politique

Nous devons organiser une ferme protestation, et arracher notre avenir des mains de ceux qui nous ont prouvé qu'ils en étaient totalement indignes. Comme les Américains et les Français il y a plus de deux siècles, comme les Sud-africains en 1990, comme les Polonais et les Ukrainiens hier, nous devons exiger que notre citoyenneté et notre dignité nous soit restituée. Pour cela, nous devons penser en priorité à des actions non-violentes mais nous ne continuerons pas de tendre la joue droite à ceux qui nous giflent la joue gauche. Après tout, Jésus-Christ, homme non-violent s'il en fut, avait dû se résoudre à recourir au fouet pour chasser les incorrigibles marchands de Jérusalem : "Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple ainsi que leurs brebis et leurs b?ufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : Enlevez cela d'ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic !" (Evangile selon Saint-Jean, chapitre 2, versets 13-22).

Il y a toujours de nombreuses raisons de ne rien faire. Nous ne pouvons plus attendre. Le temps est venu de chasser des marchands du temple du Palais d'Etoudi. Nous devons le faire en évitant la haine et les règlements de compte, en affichant un niveau d'exigence éthique qui nous distingue de ces gens-là. Nous devons éviter les syndromes du Liberia ou du Rwanda. Je ne te détaillerai pas ici les modalités pratiques des actions citoyennes que nous devons engager. Des yeux voyeurs et indiscrets ne manqueront pas d'examiner cette petite lettre.

Complice Ndinga Man,

J'ai été plus long que je le prévoyais. Tes geôliers paranoïaques vont passer leur temps à chercher entre ces lignes la trace d'un coup d'état que toi et mois préparons. Demande-leur de se relaxer et de boire un peu de Matango à ta santé?Il va falloir que tu sortes vite de ta cellule. Beaucoup de travail nous attend. Les Camerounais ont urgemment besoin de ton énergie, de ton unique sens de la satire, de tes éclats de rire, de ta voix cassée, de ton sale caractère, de ton entêtement, de ton courage, et de ton amour inconditionnel pour ce pays nôtre.

En attendant de te voir libre, je te propose de méditer dans la pénombre de ta cellule ces propos de Martin Luther King : "The ultimate measure of a man is not where he stands in moments of comfort and convenience, but where he stands at times of challenge and controversy." Ce n'est pas ton pidgin. Laisse-moi donc te traduire cela : "La mesure ultime d'un homme, ce n'est pas l'acte qu'il pose dans les moments où il est confortablement à son aise, mais son comportement pendant les périodes de souffrance et de controverse." Je n'ai pas besoin de te renouveler mon indéfectible fraternité spirituelle, et de cette camaraderie du rêve qui nous accompagne depuis si longtemps.

Washington, 10 avril 2008 

© Célestin Monga, Le Messager 2008

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03 avril 2008

PROBLEMES CAMEROUNAIS DE L'HEURE

RENE SADI MET LE RDPC EN ORDRE DE BATAILLE

A la lumière de l'actualité nationale marquée par la reprise imminente de " l'opération Epervier ", les interrogations sur un hypothétique réaménagement du Gouvernement, les incertitudes qui planent sur les dernières privatisations de sociétés publiques , le débat sur les points à considérer en vue de la révision de la Constitution, l'occasion nous est donnée de nous appesantir sur la touche singulière qu'apporte le plus ancien collaborateur du Chef de l'Etat depuis sa prise de fonction au Palais d'Etoudi en Novembre 1982, en l'occurrence, René Emmanuel SADI. Pour suggérer que la classe politique camerounaise s'inspire de son mode de fonctionnement fait de sobriété, d'humilité, de discrétion et de d'efficacité.

Dans son mémorable discours d'ouverture du séminaire, René SADI a surpris plus d'un. On le croyait amorphe et incolore. Personne ne pariait un sou sur sa capacité à rebondir, à dénoncer, à vilipender, à critiquer, il faut le reconnaître, le Secrétaire -général du Comité Central du RDPC est apparu vif, offensif et tranchant. Non seulement il a réaffirmé son dévouement au Président national du RDPC, à travers un vibrant et respectueux hommage qui s'est traduit par une émotive " standing ovation", le gentlement de Yoko, comme le désignent affectueusement certains prochesa clairement indiqué que pour que la société camerounaise guérisse des divers maux qui l'accablent, seule la volonté du Chef de l'Etat est insuffisante.

Les relais qui sont à sa disposition doivent pleinement jouer leur rôle. La tâche de refondation du RDPC est urgente. Elle doit mobiliser toutes les énergies. Sans exclusive . Il ne saurait donc pas avoir de militants et militantes à part. Chacun a son rôle à jouer. Il est révolu le temps où l'on se réclamait de BIYA alors qu'on est responsable des pratiques et manoeuvres de bas -étage. Trafic d'influence de tous genres, 30% avant paiement des factures au Trésor public, dénonciations calomnieuses, délations, ponce-pilatisme… De plus, entre les deux conservateurs et les progressistes du Parti qui se disputent le contrôle exclusif du pouvoir interne, René SADI s'est posé comme un réconciliateur des tendances.

Certes, les conservateurs ne veulent pas quitter les affaires. Les progressistes sont trop pressés pour arriver. Depuis que le Gentlemen de Yoko est le chef d’orchestre du Parti de Paul BIYA, jeunes loups aux dents longues et vieux briscards se livrent une guerre feutrée. Alors qu'il a jusqu'ici observé les deux camps sans jamais se prononcer pour l'un ou l'autre, à la faveur du séminairedu 7 février, on a clairement senti qu' il convie les uns et les autres à une sorte de " cohabitation " pacifique.

De quoi accuse - t-on l'aile progressiste du RDPC aujourd'hui? Ses adeptes passent pour être des prétentieux qui veulent occuper trop tôt de hauts postes et gagner dès le départ ce que leurs aînés ont mis plusieurs années à se procurer. Les progressistes sont inexpérimentés et décevants parceque certains, à qui l'on a dû confier d'importantes responsabilités ont failli. Ils se sont plus occupés d'eux-mêmes au detriment de l' intérêt collectif . Bien plus, ils renient leurs engagements idéologiques avec une aisance déconcertante. Qu'on en juge : Plusieurs progressistes, frais émoulus des universités et grandes écoles , après avoir animé des mouvements révolutionnaires estudiantins, renoncent et rejettent tout idéal. Ils se mettent à imiter servilement ceux qu'ils condamnaient énergiquement hier.

Châteaux de rêves, limousines , vacances aux plages BCBG en Europe et Amérique du Sud . Plusieurs cas peuvent être cités où l'on voit des jeunes se comporter comme de véritables loups. Se torpillant, se dénonçant. Utilisant tous les procédés y compris les plus immoraux pour accéder aux postes de responsabilités lesplus en vue.

Ne sont-ils pas nombreux ces progressistes qui reviennent de l'étranger sans la formation requise, avec des faux diplômes mais qui comptent sur lesrelations personnelles, les intrigues, lesconsidérations tribales pour se faire une place au soleil ?

Ainsi présentée, la charge est grave. Elle se vérifie dans plusieurs cas. Mais certainement pas à tous. La prétention et l'ambition ne sont pas des caractéristiques exclusives des progressistes. Elles sont des tendances de l'homme tout court. Les conservateurs qui accusent les progressistes d'inexpérience et d'incapacité peuventils eux-mêmes affirmer que leurs coups d' essai dans la vie active ont toujours été des coups de maître ? Où et chez qui les jeunes ont appris à se laisser aller à la paresse, à pratiquer les pots de vin, les croque -en-jambes ? Chez qui ont-ils appris à être jaloux du poste et du succès d'autrui ? Chez qui, ont-ils pu constater que la droiture, l'honnêteté, la conscience professionnelle ne payent pas en retour, du moins à court terme ?

Il faut le dire pour le regretter amèrement : certains conservateurs ne sont pas des exemples à suivre. A l' évidence , les accusations ne manquent pas pour porter l'estocade aussi bien aux conservateurs qu'aux progressistes. Conscient que le RDPC ne peut survivre dans une sorte de guerre de courants, René SADI semble opter pour une solidarité agissante entre conservateurs et progressistes. Ce d'autant plus que la bataille à livrer contre les adversaires pour le triomphe des idéaux prônés par Paul BIYA est d'une envergure telle que sans une union sâcrée interne, le RDPC risque de se présenter déchiré en morceaux.

Diplomate émérite, René SADI aura besoin davantage de son entregent et de ses qualités humaines éprouvées pour transformer le RDPC en veritable laboratoire politique qui fournirait au Gouvernement des idées et strategies novatrices pour anticiper et venir à bout des questions telles que le chômage des diplômés de l' enseignement supérieur , la difficile reconversion des deflates issus des entreprises liquidées ou privatisées, la laborieuse reconversion des retraités du secteur public, les désordres du transport urbain et interurbain, l'inflation sans cesse galopant du prix des produits de première nécessité, la baisse drastique du prix à l'achat des produits de base (cacao, café, coton , etc.), l'indemnisation à géométrie variable des expropriés pour cause d'utilité publique, la recrudescence du grand banditisme et la criminalité, la montée en puissance des revendications identitaires, l' exploitation sauvage des ressources forestières et halieutiques, la désacralisation des valeurs traditionnelles, civiques et républicaines, les carences du système judiciaire. La nation entière a pris acte de ses bonnes intentions. Mieux que quiconque, il sait que le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions…

Arsène DIKUNDE

Ils sont venus de partout, au Cameroun, pour recevoir les enseignements du Comité Central du Rdpc, histoire de placer dans la bouche des séminaristes, les mots à prononcer face à l'hostilité attendue de la population à laquelle ils auront à faire face. Ce fut l' objet de la réunion du Palais des Congrès l'autre jour…

"Si tu couves, c'est parce que ça pourrit " : telle est, àn'en pas douter, la maxime à énoncer aux dirigeants du Rdpc en cette veille de déploiement sur le terrain d'un grand nombre d'émissaires, avec pour mission de faire avaler la pilule de la modification constitutionnelle à la population. Il faut dire que les choses , côté pouvoir, ne se déroulent pas du tout telles que prévues par les théoriciens du régime.

Pour ces excellences tapies au Palais, cette ultime manipulation de notre constitution, devait se dérouler dans l'allégresse générale, le Rdpc venant de remporter une " majorité " confortable de députés à l'Assemblée Nationale. Après un premier flop en milieu d'année 2007 ayant entraîné le limogeage du Secrétaire Général du Comité Central du parti et la nomination de nouvelles figures dans ce Comité Central, le président de la République est revenu , lui-même, au front , dans son discours de fin d'année. On se souvientqu'il avait clairement fait allusion à cette opération d' aménagement,à son bénéfice, de la loi fondamentale du Cameroun. Puis, il s'en est suivi un tollé général, de la partde la population.

PAUL BIYA EMBARRASSE TOUT LE MONDE

Par cette sortie médiatique, le président de la République, le moins que l'on puisse dire, a embarrassé tout le monde, à commencer par ses derniers lieutenants, véritables "Derniers des Mohicans ", qui s'égosillaient, depuis son retour de France, à convaincre les Camerounais qu'il avait d'autres préoccupations en tête.

Ils emboîtaient le pas à sa prise de position, plutôt hardie, lors de son interview à la chaîne de télévision française France 24. Et ces fidèles de l'ultime heure, véritables disciples irréductibles du biyaïsme, s'étaient déployés, à corps perdus, sur les ondes des radios privées de la capitale, sans oublier les journaux de la place, pour prêcher leur catéchisme : " non Paul Biya a d'autres chats à fouetter ". Eh bien, depuis le 31 décembre 2007 au soir, il en existe, parmi ces thuriféraires, qui ont, carrément, avalé leur langue, tellement ils s'étaient distingués dans cette exégèse de la pensée présidentielle, et se sont retrouvés en porte-à-faux, aux yeux de l'opinion publique.

MECONNAISSANCE DU CAMEROUN PROFOND 

Surprises, les plus hautes personnalités du régime l'auront véritablement été. Elles n'en croyaient pas leurs yeux, encore moins leurs oreilles, en apprenant le rejet du projet présidentiel par la population.

Naturellement, elles avaient prévu que John Fru Ndi, histoire de continuer à jouer les opposants farouches au régime, allait se lancer dans quelque agitation. En revanche, il n'avait nullement été envisagé, par elles, que les gens plus " ordinaires ", émettent les plus grandes réserves devant ce projet. Pour tout dire, les excellences d'Etoudi sont tombées de haut. Pour l'heure, elles redoutent, à présent, une mobilisation semblable à celle qui s'était produite, en 1991, lors du débat sur la tenue, ou non, d'une "Conférence Nationale Souveraine ", et qui s'était traduite par les fameuses opérations mémorables des " villes mortes ".

Les évènements de ces derniers jours sont un sanglant avertissement. Ceci dénote une chose, les pontes au sommet du pouvoir, au Cameroun, ont décroché, depuis bien longtemps, de la réalité du pays qu'ils dirigent. Ils ne sont plus en phase, du tout, avec le pays réel. Ils ont bâti leur Cameroun à eux, un Cameroun totalement imaginaire, à travers leur bien-être qu'ils désirent perpétuer, et n'imaginent pas que le population pense différemment. Non, les Camerounais ne veulent pas de la modification de la constitution, car pour eux, le président de la République ne cherche qu'une seule et unique chose, s'éterniser au pouvoir.

MELEZ-VOUS DE VOS AFFAIRES

Manque de chance pour le régime, même l'étranger ne partage pas son avis. On se souvient de la sortie médiatique de l'ambassadeur des Etats Unis d'Amérique : "La position des États-Unis est claire. Comme je l'ai dit, nous reconnaissons le droit de chaque pays de réviser sa Constitution, mais selon notre expérience, la limitation du nombre de mandats et le changement périodique de dirigeant - au moins chaque décade - sont salutaires pour la démocratie.

Nous condamnons régulièrement la modification de la limitation du nombre de mandats présidentiels dans d'autres pays, tel le cas du Nigeria, et déconseillons tout effort visant à réviser la Constitution lorsqu'une telle démarche pourrait être perçue comme étant destinée à servir les intérêts d'un individu ou d'un groupe". Réaction du régime : "ingérence dans les affaires intérieures du Cameroun ". Quoi qu'il en soit, cette prise de position, suivie de la réaction énergique du gouvernement camerounais, n'est pas du tout de nature à rasséréner ce dernier. Face à cette situation, que faire, désormais?

Lancer la campagne d'explication, ou l'annuler ? Maintenir la décision de procéder à une modification de la constitution, ou y renoncer ? Pas simple du tout, d'autant plus que les Américains ont, au fil des ans, développé la fâcheuse manie de lier leurs sous à leurs prises de position. En d'autres termes, dès lors qu'ils s'opposent à la réforme constitutionnelle en préparation, il y a tout lieu de redouter qu'ils n'annulent quelques financements en cours. Déjà, ils annoncent l’annulation d’une vingtaine de milliards dans le cadre du Millénium Chalenge Account.

Les thuriféraires du régime se faisaient les gorges chaudes, tout récemment, en annonçant, triomphalement, que le président américain, dans sa tournée africaine, ne pouvait pas manquer de faire escale au Cameroun. Niet ! Bénin, Tanzanie, Rwanda, Ghana, Libéria, zéro Cameroun. Et pourtant, aucun des dirigeants de ces pays, à l'instar du Cameroun, n'avait eu son chef de l'Etat aux côtés de Georges Bush la veille du déclenchement de la guerre de l'Irak. Quelle ingratitude. Affaire à suivre…

© 2008  La  Cité

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25 mars 2008

SEVERIN CECILE ABEGA POSE SA PLUME

Séverin Cécile Abega est mort. Anthropologue et écrivain.

Le monde de la recherche vient de perdre l'un de ses membres.

L'écrivain et anthropologue camerounais Séverin Cécile Abega est décédé dans la nuit de lundi à mardi à Yaoundé à l'âge de 52 ans des suites d'une maladie, a-t-on appris auprès de son entourage.

Né en 1955 dans le sud du Cameroun, Séverin Cécile Abega était l'auteur de nombreux ouvrages et s'était notamment rendu célèbre avec la publication, en 1982, du recueil de nouvelles "Les Bimanes", peinture caustique de la société camerounaise, devenu un classique étudié par les lycéens du pays.

Docteur en anthropologie, discipline qu'il enseignait à l'Université catholique d'Afrique centrale, à Yaoundé, il avait également travaillé sur de nombreux sujets d'étude parmi lesquels la sorcellerie, le sida, la prostitution et les mutilations sexuelles.

Il était en particulier un spécialiste reconnu des questions touchant au sort des populations pygmées d'Afrique centrale, dont il avait estimé en 2007 dans un entretien avec l'AFP que la "marginalisation s'aggravait".

Son dernier livre, "Les violences sexuelles et l'Etat au Cameroun", a été publié en 2007 en France.

© 2005 AFP : Tous droits réservés.

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19 mars 2008

CAMEROUN: POUDRIERE EN ATTENTE D' EXPLOSION

Eclairage de SHANDA NTONME

Emeutiers des diables ou martyrs des peuples ?

Lorsque les étudiants se déversent dans la rue en mai 1968 en France pour contester un régime qui, à leurs yeux, n’était plus très loin de la monarchie et ne correspondait plus tout à fait aux exigences d’un monde plus moderne, le général De Gaulle comprit, sans se faire prier, qu’il était temps de s’en aller. Le geste qu’il voulut solennel, prit la forme d’un désaveu constitutionnel construit par la voie référendaire. L’histoire récente nous renvoie à la Guinée Conakry, où un président chroniquement malade, ordonna à son armée de briser la jeunesse engagée dans une vaste contestation populaire. Les enfants ne demandaient qu’à vivre mieux, qu’à ne plus voir leurs parents pleurer le soir à la maison à cause des souffrances quotidiennes. Leur peine était immense, et toute l’Afrique assista avec le cœur serré, à un des plus chagrinants épisodes de l’histoire sociale de ce coin de la planète.

Mais avant cela, nous avions assisté à la chute mémorable de Moussa Traoré, un dictateur qui avait trôné pendant deux décennies à la tête du Mali, et qui un matin fut déposé par son armée, suite au soulèvement violent de sa jeunesse. C’est encore sur un mouvement d’écoliers qu’il tenta d’écraser avec ses baïonnettes, que le bouffon empereur moderne de Bangui, fut bouté hors du pays. Comment ne pas rappeler le cas de Tsiranana à Madagascar ? Le tout puissant président tomba suite à une banale revendication des étudiants de l’université de Tananarive. L’armée avait tiré sur les enfants, et les parents avaient rejoint les survivants dans la rue. Ainsi finissent les dictatures sales et têtues qui ne veulent ni voir, ni écouter, ni demander pardon.

(…) J’ai cru entendre que quelques gens bien pensants ont demandé où sont passés les voix et les écrits des Shanda Tonme et autres rescapés de la guerre sale qui a détruit l’académie et noyé honteusement l’intelligentsia du cameroun. J’ai donc cru comprendre que mon pays le Cameroun, était entré dans le même cycle de malheur et d’obscurantisme dictatorial menant à la paix des cimetières.

La situation qui s’est présentée à nous au Cameroun en cette fin de mois de février 2008, ne valait-elle pas une anesthésie de l’esprit et une épisode de crise cardiaque sévère ? Nous sommes allés à l’école en écoutant nos professeurs parler des caractéristiques des dictatures. Nous nous sommes souvent réveillés en écoutant sur les ondes internationales, comment ailleurs dans le monde, l’armée et les chars pouvaient écraser des manifestants aux mains nues. Nous avons entendu parler de la révolte de Varsovie, du coup d’Etat du Chili, du génocide du Rwanda, et tout cela. Mais jamais, nous ne pensions vivre le calvaire du citoyen dont le pays fait les premières pages dramatiques des médias internationaux, parce que des gens sont, semble-t-il, balancés par dessus des ponts et survolés par des hélicoptères menaçants.

La vérité sur la marche révolutionnaire du monde et l’expression de l’histoire, n’est pas une affaire d’idéologie, ni une expertise de gouvernants bien arrogants. La vérité c’est celle qui tire sa substance de la vie de tous les jours, de la négation des droits élémentaires de vivre décemment, de se soigner et de s’éduquer. Le diable est dans le corps de ceux qui font tout pour renier ces droits aux gens, et qui condamnent les enfants à peine sortis du lait maternel, à des destins sans gloire, au désespoir éternel.

J’ai entendu dire que dans mon pays le Cameroun, des sorciers avaient réussi la prouesse de transformer en enfants soldats, des masses de jeunes gens désœuvrés et meurtris. J’ai entendu que la colère de ces bandes de citoyens condamnés à la misère, avait valu plusieurs milliards de casses et d’autres désolations. J’ai entendu que ces braves garçons et jeunes filles, étaient tombés ensanglantés. Mais alors, je me suis souvenu qu’au lendemain de leurs colères volcaniques, les gouvernants se sont rapidement réunis pour repenser la conduite du pays et le prix de la vie. Ils ont changé le prix du pain, pour répondre au petit tas de cadavres issu des manipulations des sorciers sans scrupules qui n’ont pas craint de troubler la quiétude du prince et d’attenter au sommeil de son pouvoir.

Voici donc montés de la rue, de Conakry à Yaoundé, les échos de ces mouvements qui font l’histoire, et construisent les révolutions. Le sens des mutations sociales n’a jamais été trahi par quelques explications grossiers d’individus à la solde du mensonge. Que ceux qui comme hier en Afrique du Sud, traitaient les combattants en quête de survie et de dignité de simples marionnettes des forces de l’ombre, s’attendent inévitablement au jugement sévère de l’histoire, et à une impardonnable condamnation. Le Président de la France a bien voulu honorer la mémoire d’un jeune de 17 ans, Guy Moquet, dont le courage patriotique est resté gravé dans les actes qui ont marqué la conscience de son peuple. Se lever spontanément contre les injustices ou s’engager à lutter pour briser les chaînes de l’oppression, du mensonge et de l’ignominie, c’est se donner en martyr pour son peuple.

A la vérité, personne ne naît criminel, casseur ou martyr, et aucun parent ne souhaite voir sa progéniture dans le rôle de casseur, de voleur ou de criminel. C’est la société qui fabrique les casseurs et transforme les citoyens en loups les uns pour les autres. Autant dire tout de suite, que ceux qui ont gâché le destin des enfants, sont des criminels qui s’ignorent.

L’Afrique au stade où elle se trouve, promet d’écrire des pages très dures de l’histoire de l’humanité. Ce que les enfants des villes et des campagnes camerounaises ont engagé en cette fin du mois de février 2008, n’est qu’un fragment d’une épisode qui consacrera sans doute, bientôt, la reconnaissance d’une espèce humaine nègre piétinée par ses propres géniteurs et livrée à la vindicte d’un monde impitoyable. Au plus profond de nos cœurs et de nos subjectivismes, nous devons garder la mesure de l’honnêteté, le minimum de recul sans lequel, nous ne sommes plus que des criminels insensés.

Il faut donc ici, en appeler au repentir de tous les salauds des temps présents, ceux qui, voués à la conquête sans fin et sans limites de privilèges et des prébendes, ont choisi de confondre les faces sales avec les faces propres de la vertu. Sommes nous donc obligés de nous prostituer tant, pour si peu, pour une si petite vie qui de toute évidence, n’excédera point cent ans sur la terre, et ne sera enfin qu’un bref passage au regard de l’histoire éternelle de l’univers ?

Je veux dire et assumer, dans cette qualité de citoyen libre, de père de famille, et d’être humain vertueux, qu’il n’en fut rien, que nul part, diable ou sorcier, tint la main des gamins pour les conduire dans la rue en leur demandant de brûler. Je veux dire et jurer pour ce qui concerne ma conscience d’analyste et d’observateur, que depuis très longtemps, nous avons accumulé des injustices, des erreurs, des haines, des tares de toutes natures, au point de ne plus être qu’une poudrière en attente d’explosion. Je veux soutenir et pour cela, mériter si possible la potence, que nous n’en étions en cette fin du mois de février 2008, que dans les préliminaires des lendemains plus sombres, au regard de l’inconscience des gouvernants, et du jeu insalubre des courtisans malpropres qui conseillent le pouvoir absolu régnant.

Lorsque l’on a ainsi pris place dans l’histoire à l’envers, il vaut mieux s’excuser et s’en aller comme le firent de rares souverains en remords. L’art de promettre la chicotte et la guerre, n’a jamais fait que accélérer la perdition de ceux qui se trompent d’ennemis, d’époque, et de champs de bataille.

Par SHANDA TONME Le Messager 13-03-2008

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18 mars 2008

CAMEROUN:LA MAIN DES COMPLOTEURS

" Déclaration " du président : Le discours du complot, antichambre du totalitarisme ?

Voir derrière tout mouvement social débouchant sur une grève, la main de comploteurs, c'est s'engager à élaborer
une doctrine du complot permanent, et tracer la voie pour " l'institutionnalisation de la légalité d'exception ".
Par Romuald Nkoulou*

Il n'y aurait donc pas de problème social au Cameroun, un malaise social que les camerounais peuvent exprimer par eux-mêmes; il y aurait seulement des manipulateurs tapis dans l'ombre, des spécialistes de l'instrumentalisation, de l'intoxication, des anti- patriotes et assoiffés de conquérir le pouvoir par les moyens non démocratiques, etc. Le Président de la République et ses conseillers, n'ont donc rien trouvé de mieux que de servir cette bonne vieille recette du complot et du bouc émissaire pour analyser la secousse sociale vécue ces derniers temps, dans un environnement marqué, certes, par le débat sur la révision de la Constitution. La thèse du complot, de la conspiration, est généralement la thèse des pouvoirs politiques autoritaires ou tentés par la dérive autoritaire, rétifs à toute critique structurée, incapables de se convertir à la gestion de la liberté et du pluralisme dans une société d'hommes libres, une société de citoyens soucieux de peser sur la marche de leur société ; c'est le réflexe des pouvoirs politiques qui, à force d'avoir la manipulation comme technique de régulation socio - politique, finissent par voir la manipulation partout, comme si dans un Etat que l'on se plaît à présenter comme un Etat de droit, dans un Etat démocratique, tenter de capitaliser politiquement sur les mouvements sociaux est un crime !

La thèse du complot traduit la fébrilité d'un pouvoir qui, se sentant comme assiégé, au sens propre du terme, fait flèche de tout bois, faute d'argument pour convaincre véritablement l'opinion. Et voilà que, sur une question de revendications sociales légitimes, l'on se retrouve avec un lexique politique des années 1960 ou 1970, dans la bouche d'un Chef d'Etat qui entend conduire la modernisation du pays et, pour cela, travaille résolument à la possibilité juridique d'avoir un énième mandat, en tripatouillant la Constitution. Non, ce n'est pas là où l'on pointe le doigt que se trouve la volonté de manipulation ; c'est bien du côté du pouvoir. C'est de ce côté que l'on a senti la volonté déterminée de manipuler, d'amalgamer tout au long de la gestion de la crise, tout en accusant d'amalgame les autres.

L'entreprise éhontée, relayée complaisamment par des médias un peu trop serviles, consistant à accuser une main invisible derrière des problèmes réels liés au mal vivre généralisé, n'a abusé personne. Qui a intérêt à ce que la thèse d'une main obscure derrière ce que l'on a vécu ces derniers jours soit accréditée? A qui sert la thèse du complot ? Le Président Biya et ses conseillers se trompent d'époque et de méthode.
Le temps de la démocratie n'est pas le temps du parti unique ; il exige l'adaptation à d'autres modes de régulation du politique et du social. Voir derrière tout mouvement social débouchant sur une grève, même dure, et des débordements collatéraux évidemment malheureux qui en résultent, la main de comploteurs, et comme le mouvement social n'ira que s'amplifiant au fur et à mesure que s'élargira l'espace de liberté, c'est s'engager à élaborer une doctrine du complot permanent, et tracer la voie pour le retour, que l'on pressent de manière sourde à travers plusieurs indices dans l'univers communicationnel notamment , vers ce que le Pr Owona Joseph, à l'époque du président Ahidjo, a appelé "l'institutionnalisation de la légalité d'exception".

L'accusation de complot atteint, ou vise à atteindre, à peu de frais, au moins quatre objectifs. D'abord jeter allègrement l'opprobre sur l'opposition et se dispenser ce faisant d'avoir à la considérer comme un interlocuteur dans la recherche des solutions aux problèmes du pays. Car on peine à voir le rapport entre ce qui se passait et la volonté pour cette dernière de prendre un pouvoir qu'elle n'avait pas obtenu par les urnes ! Ensuite lancer la chasse aux suspects et tièdes de l'intérieur du RDPC par rapport à la démarche de révision de la Constitution. Par ailleurs, jeter la suspicion d'antipatriotisme sur tous les citoyens critiques de la société civile. Enfin, face à tous ces " mauvais Camerounais ", se présenter et se dresser comme le rempart du Cameroun, le seul sauveur possible de la " nation en péril "… thématique providentialiste que l'on n'a pas hésité à entonner du reste ces deniers jours chez les thuriféraires invétérés du Président !

Non, Mr le Président, s'il y a des individus dont, de par les lois, il faut faire rendre gorge, qu'on le fasse, tout simplement, sans avoir à laisser entrevoir un comploteur en tout citoyen un peu critique de votre pouvoir ou de la manière dont les choses publiques sont gérées…; que l'on ne nous fasse pas croire que la galère - réelle- des foyers camerounais est le fruit d'une manipulation… Non, Monsieur le Président, vos conseillers, tapis (au sens propre du terme) dans les allées dorées et douillettes de votre pouvoir, ont compris l'intérêt qu'ils ont de vous conduire à l'abîme, en profitant de votre âge et de ce que vous n'avez plus comme il y a 15 ou 20 ans l'énergie suffisante pour suivre les dossiers de la République. Les vrais sorciers, ceux qui n'ont plus besoin d'apprendre le métier tellement ils en maîtrisent les ficelles, c'est à vos côtés que vous les avez, et non là où l'on distrait votre attention, précisément pour vous empêcher de les voir.

N'oubliez pas, Monsieur le Président, puisque après tout vous êtes issu de cet univers socio- anthropologique, la figure de cet être mystique que les Fang Béti appellent "Nneme ". Quand il apparaît avec sa bouche en feu d'un côté, cherchez -le plutôt de l'autre côté ; quand il vous donne l'impression d'être loin de vous, c'est qu'il vous est plus proche que vous ne le croyez ; quand il apparaît à droite, cherchez-le à gauche ! Méfiance, Monsieur le Président ! Que l'affaire de la suppression de la limitation des mandats ne vous amène pas à ruiner votre héritage pour ce pays. Si vous avez raison de dire que l'on ne bâtit pas une nation en multipliant les ruines, il y a des ruines qui sont plus destructrices que d'autres.
Car la ruine des biens matériels " publics " ou privés, que vous stigmatisez à juste titre parce que ces biens sont le fruit d'efforts, n'est rien, ou très fort peu de choses, à côté de la ruine, grave celle-là, de tout sentiment d'équité ou de justice, la ruine de la confiance d'un peuple vis -à -vis de ses élites dirigeantes, plus préoccupées de leurs ambitions de pouvoir perpétuel ou de jouir le plus longtemps possible des " avantages de toutes natures ", que de la survie dans un semblant de dignité des plus vulnérables de notre société.
Si la préservation des édifices et des biens matériels devait prendre le pas sur la préservation d'une éthique forte et vigilante de la gouvernance publique, sur le sort des plus précarisés de notre démocratie sociale, ce serait alors, comme l'a écrit le grand camerounais disparu, Mongo Béti, " la ruine presque cocasse d'un polichinelle "…

*Citoyen camerounais
Email : rnkoulou2006@yahoo.fr
QuotidienMutations 04 mars 2008




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