emeute4Lettre ouverte : A Monsieur le président de la République

Le président Biya a-t-il oublié sa jeunesse ? L’auteur exhorte le chef de l’Etat à tenir ses promesses à l’endroit de cette catégorie de citoyens.

Monsieur le président de la République,

J'ai l'insigne honneur de venir auprès de votre haute personnalité plaider en faveur de la jeunesse camerounaise. C'est au nom d'une jeunesse en détresse que je vous écris. Une jeunesse qui n'a pas le sentiment d'être comprise ou même entendue. Une jeunesse à qui il a été fait un certain nombre de promesses dont la réalisation reste encore attendue, pendant que cette même jeunesse devient vieillissante. Alors qu'on nous rassure au fil des ans au sujet des dispositions prises en notre faveur, les années passent, les chances de nous réaliser s'amenuisent et l'incrédulité nous gagne chaque jour un peu plus. C'est au nom d'une jeunesse livrée à elle-même que je vous écris, une jeunesse sacrifiée sur l'autel de l'égoïsme et de la gabegie de ses aînés et parents. Nous nous retrouvons alors réduits au statut de simples spectateurs passifs de la vie de notre pays, voyant ainsi notre potentiel galvaudé. Monsieur le président, de grâce, écoutez le cri de nos cœurs meurtris et inquiets.

Par cette démarche, nous voulons par nous-mêmes vous faire part de la réalité de notre condition, réalité qui n'a certainement aucun rapprochement avec celle qui vous est rapportée par vos collaborateurs. D'ailleurs, comment pourraient-ils vous en faire part quand eux-mêmes ne la connaissent pas parce que ne s'y intéressant pas ? Comment pourraient-ils s'y intéresser quand leurs propres enfants ne vivent rien de cette réalité ? Monsieur le Président, vous êtes le seul et dernier espoir pour cette jeunesse désorientée. Nous n'avons malheureusement pas d'autres interlocuteurs que nous-mêmes, et moyens d'expression que la presse. Vos collaborateurs sont bien trop loin pour nous. Ce sont des comètes. Leurs "excellences" n'ont ni le temps ni l'humilité nécessaires pour descendre de leur piédestal et s'intéresser à nous. Toujours enfermées dans leurs tours parce que trop occupées à "travailler", nous n'avons que de très rares occasions de les apercevoir de façon furtive dans leurs limousines, quand la transparence des vitres le permet. Ce sont pourtant les premiers à nous rappeler à volonté que la solution à tout problème se trouve dans le dialogue.

Monsieur le Président, vous nous avez demandé de retrousser les manches, ce que nous n'avons pas arrêter de faire. Seulement, même nos manches déjà raccourcies au maximum nous sont retirées.

Nous ne savons plus quoi faire, à moins de se résoudre à faire la manche, ce que vous ne souhaitez naturellement pas pour votre jeunesse, fer de lance de la nation. Depuis quelques semaines, des milliers d'entre nous se sont retrouvés brutalement désoeuvrés parce que déguerpis des trottoirs de la ville de Yaoundé. Permettez moi de rappeler que ces milliers de jeunes vendeurs à la sauvette sont pratiquement tous diplômés de nos universités et grandes écoles. Ils avaient donc d'autres rêves au départ, d'autres ambitions. Ils auraient aimé, eux aussi, être assis dans de beaux bureaux climatisés, comme certains privilégiés qui n'ont pas forcément fournis plus d'efforts qu'eux pour y arriver. La force des choses les a amenés à être vendeurs à la sauvette, qui de disques, qui de téléphones ou de vêtements. Ils n'ont pas voulu se livrer à la facilité qui inspire souvent les malfaiteurs en tous genres. C'est ainsi qu'ils ont pu, grâce à leur imagination et à leur persévérance, fonder et entretenir leurs familles par les fruits de leurs efforts louables.Ces attitudes ont pour tristes conséquences l'assimilation des hautes fonctions de notre pays à une manne dont il faut profiter au plus vite. Cela est d'autant plus regrettable que la majorité des honnêtes camerounais triment à longueur de journée pour essayer de survivre jusqu'au lendemain et voir ensuite comment renouveler cet exploit quotidien. Monsieur le Président, nous vous prions de mettre fin à ce type d'orgie d'un autre temps.Aujourd'hui, au Cameroun, il relève du miracle d'obtenir un emploi sur la seule base du mérite ou de la compétence. Non, cela n'existe plus. Il y a désormais d'autres pré requis, qui n'ont rien à voir avec le profil académique et professionnel du postulant. C'est la consonance du nom, selon que le Chef d'entreprise est originaire de telle ou telle région. C'est l'exigence d'une soumission à des chantages de toutes sortes. C'est l'intervention d'un haut fonctionnaire influent en faveur du postulant. C'est tout sauf des critères objectifs. Il en va de même pour l'attribution des marchés dans nos administrations et autres entreprises, publiques notamment. Dans un tel contexte, il semble effectivement difficile pour la majorité des jeunes de garder espoir. Aussi, les abus de toutes sortes sont fréquents, et le camerounais anonyme en est victime tous les jours. Que ce soit dans la rue, dans les lieux de services ou ailleurs, au nom d'un titre, d'une référence à une haute personnalité ou d'un uniforme, certains camerounais abusent d'autres, souvent dans des proportions inacceptables. Tout cela ne contribue pas à la sérénité de la jeunesse camerounaise qui, souvent dépitée ne pense qu'à s'expatrier. Il ne s'agit plus d'un choix, mais d'une contrainte.

Seulement, ces braves jeunes gens ne pourront plus subvenir aux besoins de leurs familles dont ils constituaient pour la plupart la seule source de revenus. Et pour cause, dans la brutalité la plus absurde, ils ont non seulement été chassés des abords des rues, mais aussi, et c'est le moins compréhensible, dépossédés de leurs marchandises, seul patrimoine pour beaucoup. Nous sommes pour des villes plus propres et plus belles, mais à quoi et à qui serviraient-elles si la majorité de ses habitants que représente la jeunesse ont faim ? Aujourd'hui, comme toujours, il nous est promis que "quelque chose" sera fait, car des études, disent-ils, sont en cours. Cela ressemble à un vieux refrain qui a toujours connu la même fin, c'est-à-dire jamais de suite. Aussi, nous sommes en droit de nous demander pourquoi des mesures n'ont pas été prises avant pour les recaser ailleurs. Nous pensions pourtant qu'il était du devoir de nos dirigeants d'assurer le bien-être des populations et de garantir l'avenir de la jeunesse. Nous vous prions d'ordonner des mesures afin qu'au plus vite ces jeunes retrouvent des lieux de ventes pour exercer leurs petits commerces, à défaut de leur trouver du travail à l'abri des intempéries. De la diligence à trouver des solutions efficaces et effectives dépendra la sérénité de ces jeunes et partant, la sécurité de nos villes, tant le désoeuvrement peut conduire à toutes sortes de dérives.

Mais là encore, très étrangement, vos collaborateurs ne semblent pas y avoir pensé. Le chômage, l'injustice, la corruption, le favoritisme, le clientélisme, le sectarisme et les abus de toutes sortes viennent sérieusement compromettre notre avenir, si tant est que nous en avons encore. Il nous est de nos jours impossible de planifier, de faire des projets, tant la nébuleuse du futur est épaisse. La jeunesse camerounaise n'a pas le sentiment que ses problèmes quotidiens font l'objet d'une attention quelconque de la part de ses dirigeants. Elle est à bout, en panne d'espérance, privée de perspectives. La jeunesse est en proie au doute, du fait des vicissitudes permanentes qui constituent son quotidien. Les jeunes ne mangeant pas à leur faim, ne pouvant pas se vêtir convenablement, sans ressources suffisantes pour se soigner et sans toit décent constituent l'écrasante majorité. Le niveau de précarité dans laquelle nous vivons est tel que plusieurs parmi nous ont perdu la vie faute d'avoir pu régler une facture d'hôpital de 10.000 Francs CFA. Ce n'est pas de la fiction. C'est cette réalité qui nous inquiète et nous déstabilise. Nous voulons que vous connaissiez la vérité, Monsieur le Président. Et c'est cela la pleine et entière vérité. C'est cela l'état actuel de la jeunesse camerounaise.

Dans un contexte aussi difficile, nous ne pouvons rester indifférents face à la paradoxale débauche financière de certains de nos compatriotes. La démonstration ostentatoire d'une minorité frise la provocation et le mépris.

A titre indicatif, nous ne saurions assimiler qu'après des nominations à de hautes fonctions, les bénéficiaires organisent des fêtes gigantesques dans leurs domiciles ou dans leurs villages en guise de remerciements. Ces fêtes qui s'étendent souvent sur plusieurs jours avec des invités qui se comptent par centaines indiquent des factures astronomiques. Nous nous interrogeons sur l'origine de ces pratiques, surtout quand nous avons la parfaite connaissance de votre sens poussé de la discrétion. Monsieur le Président, les conditions sociales particulièrement pénibles dans lesquelles vivent les camerounais et la jeunesse en premier, ne devraient pas inspirer des pratiques aussi indécentes et indigestes.

Monsieur le Président, ce n'est pas par pur plaisir ou par fantaisie, encore moins par manque de patriotisme que les jeunes qui tentent d'émigrer vers l'occident sont chaque jour un peu plus nombreux. Ce n'est pas une simple tendance ou un phénomène de mode. Ce sont les réalités de leur environnement qui les y obligent.

Monsieur le Président, un certain nombre de jeunes, soit directement, soit par leurs parents, sont concernés par le paiement des droits sociaux des ex employés des sociétés d'Etat dont ils attendent l'effectivité depuis plusieurs années aujourd'hui. Certains ont tellement attendu qu'ils n'en profiteront malheureusement jamais, parce que n'étant plus de ce monde. Nous vous assurons, Monsieur le Président, que la majorité de ces ex employés, et leurs familles vivent aujourd'hui dans une extrême misère, à telle enseigne que le paiement de ces droits tant attendus et espérés constituera pour eux une véritable manne du ciel. Nous plaidons pour eux. Monsieur, le Président, nous vous prions de trouver des solutions concrètes pour les jeunes. Nous voulons une politique plus objective dans les recrutements. Nous voulons que la durée des directeurs généraux à la tête des entreprises soit réduite car leur éternisation à ces postes favorise des comportements subjectifs.

Nous voulons une poursuite de l'assainissement dans les entreprises et la fonction publique afin que soient libérés pour les jeunes les postes encore occupés de façon inappropriée ou par les retraités hostiles à la retraite. Nous voulons que soit réhabilité le FOGAPE (Fonds d'Aide et de Garantie des Crédits aux Petites et Moyennes Entreprises) ou que soit créée une nouvelle entreprise de financement des PME/PMI pour relancer l'auto emploi des jeunes, ce qui réduira le chômage et redynamisera notre économie. Nous souhaitons que soit créé un système de bourse spéciale pour les jeunes camerounais les plus démunis contraints parfois d'arrêter leurs études, faute de ressources nécessaires. Nous voulons que la situation des prisonniers soit prise en compte, que ce soit pour ceux en détention préventive au-delà du temps légal ou pour les effectifs qui ont largement dépassés les capacités d'accueil. Nous voulons retourner travailler dans les champs grâce à l'encouragement et l'accompagnement des jeunes dans des projets agricoles. Nous voulons que soient davantage exigé des comptes aux hauts fonctionnaires et directeurs généraux afin de limiter les abus de gestion. Nous voulons qu'il soit mis fin au cumul des postes de façon effective, de sorte qu'une personne occupe un seul poste afin qu'il y ait davantage de postes pour les jeunes. Monsieur le Président nous voulons qu'il soit mis fin à cette logique de mise qui veut tous les bénéfices pour une poignée et tous les sacrifices pour la majorité.

Monsieur le Président, nous plaidons pour une meilleure prise en compte de la jeunesse camerounaise qui constitue la grande majorité de la population. Nous vous prions d'interpeller vos collaborateurs pour plus de considération à notre égard. Nous souhaitons être davantage consultés pour ce qui nous concerne en particulier et sur ce qui concerne notre pays en général. Nous voulons être impliqués à tous les niveaux de la vie politique, économique, sociale et culturelle afin de remédier à la trop grande rupture entre la jeunesse actuelle et la jeunesse vieillissante. Nous suggérons l'organisation d'une première rencontre entre vos principaux collaborateurs et un groupe représentatif de la jeunesse camerounaise dans sa diversité. Cette rencontre permettra enfin et pour la première fois de parler de la jeunesse avec la jeunesse, de sa condition actuelle et des mesures à prendre pour l'améliorer. Cela permettra de nous sentir écoutés et considérés, ce qui est indispensable dans cette crise de confiance que nous vivons actuellement. Monsieur le Président, la jeunesse camerounaise est responsable et mature. Donnez-lui simplement les moyens de le démontrer.

Il y a urgence, car la jeunesse camerounaise n'a plus de repère et perd progressivement son sens des valeurs. Des élèves aux étudiants, en passant par les chercheurs d'emplois et même les travailleurs, le moral est sérieusement entamé, et l'horizon peu radieux. Certains, poussés dans leurs derniers retranchements, se sont livrés à toutes sortes de compromissions pour subsister. Cette situation a permis à d'autres, sans scrupules, de profiter de ces moments de faiblesses pour faire usage du chantage et satisfaire ainsi leurs basses besognes. L'urgence à trouver des solutions vient du fait qu'une jeunesse sacrifiée compromet sérieusement l'avenir de tout un pays. De grâce, intervenez, Monsieur le Président et rendez à cette jeunesse sa dignité.

Monsieur le Président, nous avons essayé, avec nos mots, de vous faire part de notre réalité quotidienne. Puissiez vous ajouter à votre parcours impressionnant d'homme d'Etat, le retentissement, que nous souhaitons historique, de votre intérêt porté à la jeunesse camerounaise à travers une réaction conséquente à la hauteur de ses attentes. Monsieur le Président, nous vous avons écrit par la voie de ce journal car nous avions la forte intuition que cette lettre ne vous serait jamais parvenue par quelque autre moyen. Nous fondons une grande partie de nos espoirs sur votre réaction, et attendons impatiemment. Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'expression de mon plus grand respect.

Paul Ella*

Association Jeunesse et Développement

E-mail : paulella2007@yahoo.fr