Raymond Ebale : Les universitaires camerounais entre victimisation et culpabilité Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

L’historien de l'économie, analyse la déchéance de l’élite intellectuelle et propose de solutions pour sortir du « cercle vicieux ».

Méprisés, rejetés, manipulés, assujettis, utilisés, infantilisés, incompris et finalement réduits à rien du tout, tel est sans complaisance l’image qu’offrent les universitaires de la présente République du Cameroun. Un tableau qui donnerait sûrement à sourire, mais alors un sourire qui se voudra jaune, si l’on tient compte des conséquences de ce triste tableau sur la destinée de notre pays.

Pour cela essayons tout d’abord de voir comment se définie un universitaire. D’après le dictionnaire français, le terme universitaire renvoie d’abord à ce qui est relatif à l’université, à ce qui relève de l’enseignement supérieur. Ensuite il désigne toute personne qui est membre de l’université.

Mais s’il faille aller plus loin, nous dirons que l’universitaire n’est pas seulement celui qui a atteint ce sommet de la connaissance. Il est également celui qui a accumulé un savoir unique dans un domaine précis de la vie – c’est l’objet d’une thèse de doctorat – et dans lequel il détient une expertise unique. A ce stade, l’universitaire devient aussi un chercheur, capable de produire des résultats. Des exemples (hélas en voie de disparition) abondent dans notre pays d’universitaires de renom qui ont fait des preuves. Je m’arrête à quelques noms : Chuijang Pouemi et Georges Ngango en économie, Joseph Marie Essomba et Engelbert Mveng en histoire et archéologie, François Mbomé en droit, Jean Marc Ela en sociologie, Hogbe Nlend en mathématiques, Eno Belinga en géologie etc.

Les universitaires sont de la sorte considérés comme l’élite intellectuelle d’un pays, à côté, selon la classification sociologique, des élites technocratiques, de propriété, traditionnelles, charismatiques, idéologiques ou symboliques. Guy Rocher définit l’élite comme « les personnes ou les groupes qui, par suite du pouvoir qu’ils détiennent ou de l’influence qu’ils exercent, contribuent à l’action historique d’une collectivité, soit par les décisions qu’ils prennent, soit par les idées, les sentiments ou les émotions qu’ils expriment ou qu’ils symbolisent » . Aussi pouvons nous dire que tout comme le sont les généraux dans les forces armées, les universitaires forment la primeur de la connaissance et de la pensée intellectuelle d’une société. Toute la symbolique de leur mission n’est-elle pas bien exprimée dans la définition précédente ?

Voilà pourquoi de tout temps, cette catégorie d’hommes et de femmes a toujours fait l’objet d’une attention particulière de la part des Etats et des gouvernements qui se respectent et d’une reconnaissance singulière de la part de la société qui les accueille. Car de tout temps, l’université (ou l’enseignement supérieur) est toujours apparue comme le poumon de tout pays véritablement jouer un rôle sur l’échiquier international. En effet c’est ici que partent toutes les innovations, scientifiques, technologiques, philosophiques, cognitives…dont se sert la société pour muter, se développer et s’épanouir. Voilà pourquoi on a coutume de dire que si vous voulez réellement connaître le niveau socio-mental d’un pays, allez d’abord visiter son université. Voilà aussi pourquoi les mercenaires internationaux que sont les institutions financières internationales travaillent à étouffer le développement des universités africaines au profit du soit disant enseignement de base qui absorbent actuellement l’essentiel des financements affectés à l’éducation dans nos pays. Car ils savent qu’un enseignement supérieur fort est synonyme d’universitaires forts et donc moins d’assistants techniques et de coopérants. Si nos gouvernements pouvaient le comprendre.

A l’exemple du Président Abdoulaye Wade du Sénégal qui, quelque temps après sa prise de pouvoir décida de revisiter le statut des universitaires de son pays (à la suite de celui des ministres), en améliorant leurs émoluments. Le salaire minimal d’un universitaire sénégalais est ainsi de 600 000 Fcfa pour un débutant et au delà de 1 000 000 Fcfa pour les plus anciens. Ces montants varient entre 800 000 Fcfa et 1 200 000 Fcfa dans les pays comme le Rwanda, le Gabon ou le Malawi. A l’exemple également du Cameroun d’avant la réforme universitaire de 1993, période au cours de laquelle les universitaires de notre pays étaient fort épanouis et ont magnifiquement contribué à la formation de milliers de cadres qui font aujourd’hui la force de plus de plusieurs administrations. L’auteur de cette réflexion est un pur produit de cette école là. D’autres exemples abondent cependant ailleurs. Qui pourraient s’évaluer sur le strict plan infrastructurel, c’est-à-dire des moyens mis à la disposition des universitaires pour exercer pleinement leur profession et apporter à leur société des réponses concrètes à son épanouissement. C’est le rôle que joue par exemple en France le Centre National de Recherche Scientifique (CNRS), véritable laboratoire où se façonne toute la pensée théorique et pratique de la société française et où beaucoup d’entre nous sont également allés s’abreuver.

Comme semble le perpétuer une certaine mentalité camerounaise dans ce débat, les avantages consentis aux universitaires ne sont nullement offerts pour pérenniser le pouvoir en place ou entretenir les réunions politiques du parti dominant au village, mais uniquement compte du rôle qu’ils jouent dans le rayonnement national et international de leur nation. En effet c’est eux qui forment les cadres supérieurs dans les universités et les grandes écoles, apportent leur expertise dans les grands dossiers de la nation et honorent leur pays à l’extérieur. Vous êtes simplement sans ignorer que les intellectuels sénégalais sont actuellement les plus côtés de l’Afrique noire sur la scène internationale. Et que sur le récent classement des 100 premières universités africaines, aucune université camerounaise n’a été citée ! Même pas l’université de Buea dont on nous vente si souvent les mérites.

Comment en sommes nous arrivés là, serait tenté de s’interroger le profane ? Je répondrais tout simplement que c’est par une conjonction de plusieurs facteurs que je vais essayer de décrypter dans les lignes qui suivent. Ces facteurs, à mon humble observation, sont essentiellement de quatre ordres :

   - conjoncturel

   - éthique

   - politique

   - comportemental

Le facteur conjoncturel fait appel à la situation économique que connaît le Cameroun depuis la fin des années quatre vingt et caractérisée par une profonde crise de croissance. Et comme toutes les catégories socio professionnelles du pays, les universitaires n’ont pas échappé aux conséquences de cette crise. Ils ont également vu leur pouvoir d’achat diminué de manière dramatique. Entre la double baisse des salaires du début des années 90 et leur reversement à la fonction publique au même titre que le fonctionnaire lamda, ce corps d’élite a dangereusement été amoindri. Atteint matériellement et physiquement dans sa chair, l’universitaire ne pouvait qu’être ébranlé psychologiquement, et ce fut là le véritable début de sa déchéance, y compris la déchéance morale qui va se renforcer par les considérations d’ordre éthique.

L’ordre éthique se rapporte aux valeurs et plus précisément aux valeurs qui dictent la société camerounaise depuis que le culte de l’argent s’est érigé en norme. Ce culte est né à la faveur de la crise économique qui a fait apparaître une nouvelle race : les nouveaux riches. Il y eut d’abord eu les ‘‘feymen’’, et ensuite les détourneurs de fonds publics. Cette race, qui se recrute à tous les niveaux de la classe sociale, a si bien occupé le terrain camerounais qu’elle est finalement devenue le modèle à suivre. Influençant les décisions aussi bien à l’échelon élevé du pouvoir que celui du simple petit village de leur origine, ces ‘‘élites’’ ont réussi par cristalliser l’attention sur eux au point d’éclipser complètement les intellectuels parmi lesquels les universitaires. Ces derniers, en situation d’infériorité matérielle et financière devant des populations le plus souvent affamées, se sont alors retrouvés dans une situation où les idées seules ne pouvaient se vendre. Conséquence : ce sont ces médiocres qui sont de plus en plus au centre des décisions importantes de notre pays et de nos régions. D’où cette inertie et cette incompétence tant décriées qui maintiennent toujours le Cameroun dans les abîmes des ténèbres.

La solution aurait pu être d’asseoir une véritable volonté politique de redorer le blason des intellectuels. Mais hélas, cette volonté tarde toujours à se manifester au Cameroun. Et c’est là que je situe le troisième facteur qui rame à contre courant de la reconsidération de la condition des universitaires. Tout le monde sait que dans notre pays, la volonté politique relève exclusivement du pouvoir exécutif et plus précisément du président de la République. Mais malgré les quelques luttes entreprises pars les syndicats de l’enseignement supérieur notamment le Synes et depuis que les promesses ont été faites, les universitaires camerounais attendent toujours un signe d’Etoudi. Ce silence pour lequel chacun peut donner sa propre interprétation dispose pourtant d’une petite lueur qui, si elle vient à briller franchement, sonnera peut-être la réconciliation et l’espoir en attendant les ‘‘vraies choses’’ Il s’agit de l’annoncé mais jamais tenu Conseil de l’enseignement supérieur, dont un Secrétaire permanent occupe pourtant le poste depuis l’année 2004 en la personne du philosophe Guillaume Bwele. Cette institution, l’équivalente chez les universitaires du Haut conseil de la magistrature chez les magistrats, a jadis constitué le cadre où l’ensemble des problèmes relatifs aux universités et aux universitaires étaient débattus et solutionnés. Ce conseil ne s’est plus réuni depuis 1982 ! Oublie politique ou volonté politique ? That is the question.

Mais dans la mesure où dans les centres de l’exécutif trônent de nombreux universitaires, comment comprendre que ceux-ci n’arrivent pas à infléchir une situation qui concerne leur propre devenir, victimes qu’ils le sont souvent à la fin de leurs mandats ?

Cette interrogation nous amène à évoquer le quatrième et dernier facteur qui concoure à la déchéance des universitaires au Cameroun : le facteur comportemental.

On a coutume de dire que nul ne peut se targuer de sa propre turpitude. Car il s’agit en fait d’accepter l’évidence que ce qui arrive aux universitaires camerounais aujourd’hui est en quelque sorte le produit de leur propre volonté auto entretenue. Et il en sera ainsi tant que ceux-ci n’opérerons pas une véritable révolution mentale pour revenir aux sentiments nobles de l’universitaire avec tout ce qu’il a de dignité, de respect, d’éthique, de moralité et de responsabilité.

C’est ici que nous voulons évoquer la victimisation et la culpabilité chez ce corps d’élite du Cameroun. Car c’est à ces deux sentiments que les trois facteurs précédemment décrits ont fini par les conduire sur le plan comportemental. Les universitaires camerounais se sentent en effet victimes et coupables à la fois.

Victimes, car convaincus qu’ils sont l’objet d’un complot de la part d’un système qui les méprise et les rejette. Alors question : à qui la faute ?

Coupables car, à notre avis, étant bien conscient de leur indispensabilité pour le pays, ils sont en doute vis-à-vis d’eux-mêmes par rapport à leur incapacité à gérer le petit espace vital qui leur a été concédé par le pouvoir camerounais à savoir le ministère de l’Enseignement supérieur et ses annexes que sont les universités et les grandes écoles.

En effet, à la faveur de la réforme universitaire de 1993, il a bien plu au chef de l’Etat de confier la gestion de ce stratégique département ministériel aux universitaires eux-mêmes. Mais depuis cette date, alors qu’on attendait un certain rehaussement de l’université et de son corps d’élite, c’est plutôt l’inverse qui s’est produit jusqu’à ce jour. Non seulement les universités sont au plus mal, mais les universitaires continuent de voir leurs conditions de vie et de travail se détériorer dangereusement alors que les budgets consentis à cet effet augmentent d’année en année. Comment donc expliquer cette douloureuse contradiction ? Gestion académique, financière, matérielle et humaine calamiteuses, vision complètement obscurcie, véritables roitelets à la tête de petits ‘‘empires’’, les universitaires responsables des structures universitaires sont devenus plus que des bourreaux pour leur propre espace d’épanouissement au nom d’hypothétiques ambitions qui, lorsqu’elles ne sont pas bassement politiques, se réduisent le plus souvent au ventre ! Ce constat peut faire l’objet ici d’un vaste développement que nous préférons épargner au lecteur. Peut-être à d’autres occasions y reviendrons nous.

De même pour ceux qui sont à des postes dans les structures décisionnelles importantes tels que la Présidence de la République, le Premier ministère ou même le ministère de l’Enseignement Supérieur, l’ambition personnelle a fini par occulter les intérêts collectifs du corps, oubliant que ces positions ne durent qu’un temps. Car un véritable universitaire reste malgré tout attaché à son université. Plusieurs parmi ceux qui ont jadis occupé ces positions s’en rendent souvent compte après leur déchéance, lorsqu’on les rencontre en train de raser les murs des Facultés, tout honteux de vouloir s’offrir encore quelques heures de cours.

Comme conséquences de ces attitudes malsaines, les universitaires camerounais sont aujourd’hui regardés avec dédain par l’opinion et le doute quant à leurs capacités opérationnelles s’est définitivement installé. D’où le mépris et l’enfermement dans un cercle vicieux qu’il est plus qu’urgent de rompre. Comment ? Nous offrons ici cinq pistes qui pourraient nourrir la réflexion.

1. Que les universitaires prennent conscience de l’importance de leur stature sur la scène décisionnelle nationale et internationale (exit le Pr. Maurice Kamto dans le dossier de Bakassi). Car il est de renommé que pour un pays, lorsque l’université et les universitaires vont mal, tout le pays va mal. C’est le cas actuel du Cameroun. Aussi est-il temps pour ceux qui décident de comprendre qu’il va être de plus en plus difficile de continuer à chercher les solutions aux problèmes du Cameroun sans s’attacher de l’expertise des universitaires. De ces derniers et leur devenir dépend la réussite des défis à venir, n’en déplaise à ceux qui stigmatisent et qui pensent le contraire. Car de plus en plus dans notre pays, nous assistons à l’échec des projets de développement importants tout simplement parce que les responsables en charge, les ministres, feignent d’ignorer l’expertise des universitaires soit par orgueil, soit du fait de leur médiocre entourage hostile à toute ouverture aux universitaires par instinct de conservation. En agissant de la sorte, messieurs les décideurs, vous creusez vous-même la fosse de vos futurs échecs. Car c’est à cela en fait qu’a été créée l’université ;

2. Que les universitaires, les vrais, cherchent autant que se peut à garder et à préserver cette indépendance d’esprit qui est leur véritablement fondement. Une méfiance particulière doit être portée à toute tentative de récupération politique ou intellectuelle visant à rehausser les centres décisionnels hors de leur champ de contrôle ;

3. Que les universitaires bannissent en leur sein tout complexe d’infériorité, quelque soit les conditions dans lesquelles ils évoluent aujourd’hui. Car un jour, le soleil finira par se lever. La différence finira par se faire au moyen de leur acharnement au travail à travers leurs découvertes et publications scientifiques ;

4. Enfin, il serait urgent de repenser la représentativité des universitaires et leurs moyens de lutte dissous dans des considérations tribalistes et régionalistes stériles.

Ce dont nous sommes certains est que le Cameroun se fera avec les universitaires ou ne se fera pas.

Historien de l’économie.

Le jour 11.11.08