Chasse à l’étranger en Afrique du Sud : Une réponse à Achille Mbembe

Dans les deux dernières semaines du mois de Mai 2008, l’Afrique du Sud a connu une crise sociale grave. On a compté plus de 40 morts, plusieurs centaines de blessés, près de vingt mille personnes déplacées et dépossédées de leurs biens. Des femmes ont été violées. La chasse à l’étranger s’est faite à la machette et à l’arme à feu. Le gouvernement a eu recours à l’armée pour ramener l’ordre. Une image de l’Afrique du Sud, autre que celle que nous connaissions jusque-là, est apparue, suscitant ici et là, des analyses et des commentaires dont celui d’Achille Mbembe.

Sous un habillage progressiste, les thèses de Mbembe sont fondamentalement réactionnaires : Elles tendent à réduire cette crise sociale à une bouffée xénophobe, à un accès de sauvagerie des déclassés sociaux des villes sud-africaines, incapables de s’adapter à la nouvelle société sud-africaine caractérisée par le cosmopolitisme et une compétitivité économique impitoyable. La horde des déclassés sociaux, bouffis de haine, ont fondu sur les étrangers et les ont “ cannibalisé ” à la manière des bons sauvages.

La montée en puissance de la xénophobie est due à ‘’ la haine de soi et du semblable, et au profond mépris de la vie si caractéristique de la conscience victimaire et blessée propre aux masses populaires des villes sud-africaines’’.
Les lumpens-prolétaires sud-africains, véritables attardés sociaux sont incapables “ de voir en le tiers, le visage du semblable, d’imaginer ce que signifie avoir quelque chose en commun ”

Xénophobie, retour brutal de la sauvagerie refoulée, conscience victimaire, inaptitude à la pratique de l’éthique cosmopolite et attardement économique des couches populaires expliquent la crise du soi-disant modèle sud-africain. On le voit donc : Ni la façon dont a été soldé le contentieux de l’apartheid, ni le pouvoir d’Etat, ni le modèle économique néo-libéral ne sont en rien responsables de la crise.

Mépris des pauvres et stigmatisation des couches populaires

La tonalité lexicale des mots que Mbembe mobilise dans sa narration du fait social et de l’urbanisation en Afrique du Sud, pour qualifier les couches de déclassés fait frémir et montre la haine et le mépris qu’il nourrit à leur égard : “ …ivres, sans travail, bandes de criminels armés, violeurs de femmes, cruels, gens totalement superflus, parasites, déformateurs du visage des principales villes sud-africaines… ”. sans commentaires.

Les couches populaires sont assimilées à la racaille, à quelque chose d’étrange. Ils constituent le siège de l’instinct primitif, de la pétulance propres aux sauvages. Ils n’auront de salut que s’ils se soumettent à une cure de civilisation afropolitaine préfigurée par la Nation “ Arc-en-ciel ”. Bref, ils doivent être heureux, afropolitains dans la misère la plus abjecte et l’indignité. Mbembe, n’hésite pas à malmener certaines idées et concepts historiques jusqu’à en chasser l’esprit, pour faire passer, à moindre frais, sa haine des pauvres sud-africains. Pour vendre sa camelote afropolitaine dont la récente crise vient de sceller la vacuité, il entreprend de dénigrer le nationalisme noir et le panafricanisme, en limitant leurs horizons à une solidarité raciale creuse. Tout comme son cosmopolitisme se contente d’être la captation informelle d’une main d’œuvre corvéable à merci et d’une immigration moyenne qualifiée, motivée par la recherche exclusive de la réussite personnelle. Tout ceci, dans le cadre juridique des Etats-nations qui sacralise pourtant la frontière c’est-à-dire la distinction entre l’étranger et le national.

Il ne sert pas à grand-chose de convoquer les banalités du genre “ … Dans le reste du continent avant la colonisation, les migrations étaient la norme. Le brassage des populations à la faveur des guerres, des échanges commerciaux, des transactions d’ordre religieux où des alliances étaient la règle … faire société consistait essentiellement à tisser des chaînes de parenté et à nouer des dettes, que ces dettes et cette parenté soient fictives ou réelles… ”, en taisant volontairement cette vérité fondamentale que ce brassage s’opérait dans une économie non capitaliste.

Que dire du silence de Mbembe lorsque le gouvernement sud-africain renforce les patrouilles aux frontières, multiplie les rafles et les expulsions par train de milliers de ‘’clandestins noirs’’, pratiques qu’il dénonce bruyamment lorsqu’elles ont lieu en France ? Ces clandestins doivent être certainement des Martiens.

Cette discrimination dans la dénonciation entre la chasse à l’étranger effectuée par l’Etat sud-africain et celle à laquelle se livre les populations déclassées des villes sud-africaines, renseignent suffisamment sur l’hypocrisie intellectuelle de Mbembe. Assurément, les couches populaires payent très cher chez lui, pour avoir brisé la vitrine derrière laquelle “ …était en train de naître une forme de fusion culturelle inédite, sous-bassement d’une modernité afropolitaine… ”

La fin du compromis post-apartheid

Pouvait-il en être autrement ? Dès lors que, pour masquer des stratégies de classe, l’on a absolutisé le soi-disant modèle arc-en-ciel présenté comme l’horizon indépassable en Afrique du Sud. Que la réalité politique et sociale contredise la belle idée ! les idéologues du ‘’modèle sud-africain’’ ont les pieds bien solides sur terre. La Pauvreté de masse, le déclassement politique des classes populaires, l’explosion des inégalités sociales etc… sont plutôt, pour ces idéologues (donc Mbembe), une attestation de la pertinence politique du modèle sud-africain.

Ce que le pouvoir sud-africain a vendu au monde comme étant le modèle arc-en-ciel, s’avère une escroquerie politique et historique que la réalité a fini par rattraper : En vidant le contentieux de l’apartheid de son contenu économique et social, pour la limiter à la reconnaissance des droits politiques et civils des noirs sur laquelle l’on apposa la façade symbolique et éthique de la commission ‘’Vérité et réconciliation’’, la classe dirigeante au pouvoir créait non seulement l’embryon socio-politique, mais programmait le développement de la situation que tout le monde déplore aujourd’hui.

Ce que Mbembe feint d’ignorer, en affirmant grossièrement que la race créait la classe, c’est que l’apartheid n’était que la face idéologique infâme d’un régime colonial et prédateur, mis en place par les migrants blancs. Que le racisme d’Etat, parce que plus visible, ait relégué à l’arrière plan, la question de l’appropriation sauvage par les migrants, des ressources du sol et du sous-sol sud-africain, n’autorise pas de nier que le racisme d’Etat était d’abord de la rapine économique avant d’être une affaire politique et sociale. Séparer la dimension économique de son pendant politique et social, dévoilait une démarche de classe qui privilégiait les intérêts de l’élite de l’Anc et (sa clientèle économique, sociale et intellectuelle) actuellement au pouvoir au détriment de ceux des couches populaires.

A l’actif de notre thèse de l’apartheid comme étant essentiellement un Régime d’expropriation matérielle des noirs, nous faisons remarquer que, dès lors que le pouvoir raciste blanc s’est rendu à l’évidence que l’apartheid politique n’était plus tenable, il sauvegarda l’essentiel de ses privilèges économiques en cédant le pouvoir d’Etat à l’élite de l’Anc acquise à l’idée d’un “ compromis pragmatique ” avec les blancs. Nous ne pouvons pas expliquer ici les ressorts politiques, psychologiques, et culturels de l’acceptation facile par les Mandela (bien que nous ayons du respect et de l’estime pour lui) Mbeki et Cie, du nouveau rôle historique que leur assignait la bourgeoisie blanche. Nous notons simplement que la bourgeoisie blanche et le nouveau pouvoir noir ont misé et instrumentalisé jusqu’au bout le gisement symbolique constitué par la commission “ Vérité et réconciliation ”, le mythe de la nation arc-en-ciel et l’illusion d’une pleine jouissance des droits civils et politiques parmi les populations noires, pour reporter sans fin, le solde de la facture sociale. S’ils n’avaient auparavant parier sur une régulation naturelle de l’épineuse question de l’arriération et de la dépossession sociale des couches populaires. Les récentes violences sociales sonnent la fin de ce “ compromis pragmatique ” post-apartheid. 

Pour un langage de vérité

Faut-il juger un Régime politique à l’aune de ses belles idées et promesses proclamées ou sur les résultats de ses choix politiques ?

Le “ compromis pragmatique ” avec la bourgeoisie blanche, a conduit l’Afrique du sud au bord du chaos social. Une gouvernance démocratique (au sens réel du terme) est désormais quasi-impossible en Afrique du sud. La généralisation de la misère, le déclassement politique des classes populaires sous fond d’inégalités sociales intolérables, 40% de chômage se conjuguent pour faire de l’Afrique du Sud, l’une des terres par excellence, de l’apartheid économique et social au monde.

Malgré cela, Mbembe semble nous dire que tout ceci est une étape nécessaire pour atteindre la modernité cosmopolite et afropolitaine. Or le modèle sud-africain tel qu’il fonctionne, ne peut pas aboutir à une société véritablement cosmopolite sauf si le concept ne signifie pas la même chose pour tous.

Le cosmopolitisme, la mixité ne se confondent pas avec la juxtaposition accidentelle de populations venues d’horizons divers et attirées par les mirages de la richesse économique. Il est une construction consciente qui ne peut résulter que d’une option politique résolument socialiste et démocratique. L’on voit donc la contradiction qu’il y a à proclamer une société cosmopolite (dans laquelle, il est possible pour les uns et les autres, de voir en le tiers, le visage du semblable) dans le cadre d’une économie néolibérale de marché. Dans celle-ci, les richesses sont produites pour la gloire du profit et non pour satisfaire les besoins sociaux. Une minorité de milliardaires blancs vont continuer de s’enrichir tandis que quelques milliardaires noirs vont surgir ici et là, se la couler douce alors que l’immense majorité crève de misère et d’indignité. Le cosmopolitisme se nourrirait donc d’injustice et d’inégalités sociales. L’afropolitanisme, son cousin germain, serait la couche de vernis idéologique de l’apartheid économique et social. Certes le président Mbeki met à son bilan, l’émergence d’une classe d’entrepreneurs et d’affairistes riches et noirs, la consolidation et l’élargissement des droits civils avec la légalisation du mariage homosexuel (le vice devient une vertu). Il est pourtant clair que tout cela participe d’une stratégie dont l’affaiblissement des classes populaires est l’objectif politique, au moment où elles demandent des comptes au pouvoir.

Revenons à l’essentiel. Le soi-disant modèle sud-africain à lamentablement échoué. Il aboutit à un nouvel apartheid. Peut-on parler de communauté de destin, lorsqu’on s’accommode d’un tel niveau d’inégalités sociales comme c’est le cas en Afrique du Sud ? Comment qualifier, sinon de barbarie, le fait de laisser des millions de gens sans travail, sans éducation, sans logis décent ? Peut-on sincèrement “ aimer ” l’étranger si on méprise tant les nationaux ? les financiers et autres multinationales qui pompent sur le dos des travailleurs sud-africains, des super-profits, qui sont très à l’aise dans cette société inégalitaire à mourir, ont certainement bien assimilé l’afropolitanisme. Dans un espace marqué par la misère de masse et la concentration du pouvoir politique et économique, le risque d’une dégénérescence xénophobe est très élevé lorsque la présence d’étrangers dépasse un certain seuil. En Afrique du sud, la concentration du pouvoir politique et économique, la misère de masse donc la xénophobie, son corrollaire, sont générées par le régime du capitalisme néo-libéral. Il ne s’agit point de cautionner la xénophobie. Nous la condamnons fermement parce qu’elle n’est point une solution. Pour autant, quelles alternatives, la société sud-africaine actuelle, offre t-elle aux pauvres et aux faibles ?

Lorsque la direction de l’Anc mobilisait les classes populaires comme chair à canons durant la lutte contre l’apartheid, personne n’aurait pu les traiter de sous-hommes comme le fait Mbembe. Les classes populaires attendent de profiter, ici et maintenant, des retombées de la fin de l’apartheid. Il ne suffit pas d’aligner de belles phrases moralisantes, pour revendiquer une épaisseur éthique, à même de permettre le déni des droits économiques et sociaux des classes populaires. Les thèses de Mbembe visent à dédouaner le pouvoir de Mbeki, à faire porter le chapeau de la crise aux cadets politiques et sociaux et à les livrer en pâture à l’opinion internationale. On comprend que le pouvoir sud-africain soit dans un désarroi politique et idéologique sans précédent. Il n’arrive pas à produire une théorie qui légitimerait son exercice honteux du pouvoir. Les Mbembe et Cie tentent donc de disqualifier à l’avance toutes les thèses qui aspirent à prendre en charge le sort des couches populaires d’Afrique du sud, en essayant de rayer de la carte sociale, la figure du prolétaire, au nom de l’irruption sur la scène, “ d’une classe de gens superflus, … pas exploitables. ” L’Afropolitanisme est donc une idéologie des puissants, des riches et leur clientèle sociale. La façon cynique avec laquelle Mbembe lit l’évolution post-apartheid des centres urbains sud-africains, trahit les intérêts qu’il sert. Il fait mine de conjurer l’avènement d’un pouvoir populiste autour d’un homme fort, en soutenant paradoxalement un Régime qui promeut et gère la guerre sociale contre les classes populaires. Or un tel Régime a de grandes chances d’accoucher d’un néofascisme sécuritaire qui va renvoyer aux calendes grecques, la question centrale de la pleine jouissance des droits économiques et sociaux par l’immense majorité des Sud-africains. Est-ce pour cela que des millions de sud-africains se sont longtemps battus et ont renversé le régime raciste de Prétoria?

Secrétaire administratif du Manidem Chargé du Mouvement social

Par BANDA KANI*